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A bord du vol papal… avec 12 réfugiés !

« C’est un voyage un peu différent des autres, un voyage un peu triste ». A l’aller, entre Rome et Lesbos, le pape François avait donné le ton. Pourtant, les journalistes étaient loin de s’imaginer combien ces mots allaient prendre tout leur sens au vol retour.

Le voyage en soi était déjà inédit : organisée en un temps record, cette visite « éclair » n’a duré que quelques heures, comme le déplacement du pape à Lampedusa (Sicile), autre île marquée par la crise migratoire. Mais il s’agissait, cette fois-ci, d’une visite d’État, puisque le pape quittait l’Italie. Et elle fut moins « différente » qu’historique. Quel chef religieux, ou chef d’État, a déjà ramené, à bord de son avion, 12 réfugiés ?

A l’aller, le pape François est souriant et décontracté. Comme à son habitude, il prend le temps de saluer un à un les journalistes présents à bord de l’avion papal, dans lequel j’ai eu pour la deuxième fois l’immense chance d’embarquer. A ceux qu’ils connaît mieux, il claque la bise. Se laisse prendre en photo par les smartphones et tablettes, prend le temps de chausser ses lunettes pour lire les lettre qu’on lui donne.

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A mes côtés, le correspondant d’un quotidien  lui tend son Exhortation apostolique sur la famille, Amoris Laetitia, pour la faire dédicacer. Le pape s’exécute, appliqué, puis lui lance : « Je t’appelle, hein ! ».  

Cela fait un moment que ce journaliste cherche à obtenir une interview du pape. Il reste interdit, et me glisse ensuite, amusé : « Je ne savais pas trop quoi répondre, est-ce qu’il a mon numéro de portable au moins ?  ». Avec François, c’est comme ça. Il tutoie, il apostrophe : combien de personnes, qui lui ont un jour écrit, ont décroché leur téléphone et cru à une blague en entendant à l’autre bout du fil :« Bonjour, c’est le pape François  » ?

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Un voyage « triste », c’est vrai aussi. A l’arrivée à Lesbos, les journalistes sont trimballés directement de l’aéroport, dans une salle municipale improvisée à la hâte en salle de presse. Entre temps, nous embarquons dans un bus et avons le temps de voir défiler les rivages de l’île bordés d’oliviers, le bleu azur de la mer Égée et ses reflets turquoises, et, en face, les côtes de l’Anatolie se détacher. On imagine, de l’autre côté, les réfugiés caressant le rêve européen, les yeux fixés sur les côtes grecques.

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photo 3 (4)Dans cette salle de presse de fortune, où l’on manque de se prendre les pieds dans les câbles, règne un brouhaha permanent. Nos yeux, attirés par la vue magnifique sur le port, n’en sont pas moins rivés sur l’immense télévision transmettant en direct l’arrivée du pape François au camp de réfugiés de Moria. Accompagné du patriarche orthodoxe de Constantinople Bartholomée 1er et de l’archevêque d’Athènes et de toute la Grèce Jérôme II, il salue, un à un,  250 demandeurs d’asile. Il s’arrête pour discuter avec eux, souvent des femmes, voilées, qui s’adressent à lui d’une voix saccadée, et sont traduites de l’arabe par un interprète.

Soudain, le brouhaha s’interrompt. Les doigts arrêtent de taper sur les claviers. Sur l’écran, un réfugié, à genoux devant le pape, éclate en sanglots et s’effondre à terre, si bien qu’on ne le voit même plus. Nous n’entendons plus que ses supplications : « bless me, bless me ! » (Bénissez-moi !).

La scène est glaçante. Elle se reproduira quelques minutes plus tard, lorsqu’une réfugiée, devant les barbelés, poussera de longs gémissements devant le pape, visiblement très ému.

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Au retour, le pape a confié que ce voyage avait été « trop dur » pour lui. Dès le lendemain de sa visite, pour la prière mariale du Regina Caeli, place Saint-Pierre, il rapporte l’une des nombreuses histoires que lui ont confiées les réfugiés de ce camp. Un jeune musulman, d’une quarantaine d’années, lui a raconté comment son épouse chrétienne, qu’il aimait de tout son cœur, a été égorgée par les terroristes de l’Etat islamique pour avoir refusé de renier sa foi.

Et puis, il y avait les enfants. Dans le camp de Moria, le pape en a pris certains dans ses bras, et reçu des dizaines de dessins en guise de cadeaux.

Là aussi, ces croquis d’enfants sont « différents ». Ils sont naïfs et saisissants à la fois. Pendant le vol retour, lors de la conférence de presse, le pape, bouleversé, les a longuement montrés aux journalistes. Certains montrent des enfants se noyer en pleine mer.

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Dans la salle de presse, vers 11 heures, la rumeur enflait dans les médias italiens : « le pape va ramener avec lui des réfugiés au Vatican ». Au début,  personne n’y croit. On pense même à une blague. La télévision italienne (et une bonne partie des médias italiens) a souvent tendance à exagérer ou à publier des informations sans vérification rigoureuse. Puis, tombe une dépêche AFP citant notamment la télévision grecque.

Quelques heures plus tard, nous n’avons toujours pas de précisions du Vatican. Le porte-parole, le père Federico Lombardi, ne souhaite ni confirmer, ni démentir « pour l’instant », ce qui, dans le langage « Lombardi » que les journalistes du Vatican commencent à maîtriser, fait office de confirmation. Alors, dans le bus pour  l’aéroport de Mytilène, tout le monde s’interroge : Combien seront-ils ? Seront-ils vraiment à bord de l’avion papal, au milieu d’entre nous ? Partiront-ils quelques jours plus tard ?

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Sur le tarmac de l’aéroport, les réponses ne se font pas attendre. Alors que je suis au téléphone avec Radio Vatican  pour raconter mes impressions, je vois mes confrères coller leur nez contre la vitre du minibus nous rapprochant de l’avion. Les caméras s’allument.

Sous nos yeux ébahis, 12 réfugiés montent les escaliers de l’entrée avant de l’appareil, celle par laquelle entrent le pape et ses collaborateurs (les journalistes montent par l’arrière). L’un d’entre eux porte un enfant dans ses bras. C’était donc vrai ! Nous vivons un moment historique.

N’ayant plus accès à Internet, j’appelle ma collègue à Rome (oh combien précieuse) qui au même moment, a reçu un communiqué du Vatican : ils sont 12 Syriens, tous musulmans, dont trois familles et six enfants.

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Tous musulmans : je soupire déjà à l’idée de la polémique qui va se créer, en France, y compris chez certains fidèles catholiques. Musulmans, oui, mais fuyant les même conflits que leurs frères chrétiens persécutés. Leurs maisons ont été bombardées dans la banlieue de Damas par l’armée de Bachar al-Assad, d’autres sont originaires de Deir el-zor, zone contrôlée par l’Etat islamique, dont ils ont fui les terroristes.

Le pape dit ne pas avoir choisi entre chrétiens et musulmans, ceux-là faisaient partie des rares familles de réfugiés de Lesbos ayant leurs papiers en règles et étant arrivés avant le 20 mars, date de l’entrée en vigueur de l’accord UE-Turquie. Fin de l’histoire. Nous envoyons un « Urgent ». L’avion décolle.

L’aventure est loin d’être finie puisqu’en près de 2 heures de vol, il va falloir en savoir plus sur ces réfugiés et ce geste spectaculaire, lors de la conférence de presse du pape François, et préparer l’envoi d’une nouvelle dépêche. Le tout avec un énorme plateau-repas délicieux (et chaud !) avec serviettes en tissu, tasses en porcelaine et vrais couverts, servi par Alitalia. Nous avons à peine le temps de l’engloutir, et de toute façon il nous encombre. L’ordinateur prend toute la place sur la tablette.

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© Twitter/@FannyCarrier, Journaliste AFP à bord de l’avion papal.

Dans l’avion, nous ne pouvons pas voir tout de suite les 12 réfugiés, séparés de nous par des rideaux. Mais pendant la conférence de presse du pape, on entend derrière ses mots quelques pleurs d’enfants.

Soudain, dans l’allée, je vois s’approcher une maman dont le visage est entouré d’un hijab blanc. Elle s’approche, précédée de son mari, tenant sa petite fille par la main : une pause pipi s’impose !

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Ils sont souriants et intimidés, se laissent prendre en photo mais impossible de les interroger, les services de sécurité demandent de ne pas les déranger. Le moment des interviews sera pour plus tard, une fois arrivés à Rome, au siège de la communauté Sant’Egidio, au cœur du Trastevere. Cette communauté de laïcs catholiques est un peu considérée comme la diplomatie officieuse du Vatican, et aussi une experte reconnue dans l’accueil des réfugiés. C’est elle qui a mis en place, récemment, un “couloir humanitaire“ entre le Liban et l’Italie pour aider d’autres réfugiés syriens, avec l’appui du gouvernement italien et d’organisations chrétiennes.

Réalisent-ils ce qui vient de leur arriver ? C’est sans doute la première fois pour ces enfants qu’ils prennent l’avion – et quel avion ! Plus tard, on saura que le pape est venu à leur rencontre dans la cabine. Depuis, le petit Riad, fils de Nour et Hassan, microbiologiste et ingénieur, ne cesse d’embrasser la photo du pontife.

A l’arrivée, le pape François salue à nouveau les réfugiés Syriens… qui disparaissent bien vite au poste de carabiniers italiens de l’aéroport de Ciampino, conduits pour être interrogés, comme le veut la législation italienne, et pour que leur visa humanitaire soit vérifié. Pour eux, l’aventure se poursuit (apprentissage de l’italien, demande d’asile), mais un énorme poids vient de leur être enlevé. Le soir-même, ils dormiront pour la première fois depuis longtemps dans un vrai lit, pourront se doucher, prendre un repas chaud. A ceux qui critiquaient déjà ce geste, le pape a répondu en paraphrasant Mère Teresa : « ce n’est qu’une goutte d’eau dans la mer, mais après, la mer ne sera plus la même ».

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Le pape ne s’est pas contenté d’un geste spectaculaire. Sur place, il a eu un discours aux accents fortement politique à l’égard de l’Europe, et de la communauté internationale, invitant ses dirigeants à s’attaquer aux causes de la crise migratoire : la guerre qui perdure en Syrie, le trafic d’armes, les soutiens financiers et politiques aux terroristes, le trafic d’être humains… C’est pour que ces mots ne soient pas vains que ce pape, qui privilégie toujours l’action à la parole,  y a joint un geste pour bouleverser les consciences.

A bord du vol papal pour l’Amérique latine

En juillet dernier, j’ai été amenée à participer au voyage du pape François en Amérique latine. Un réel défi  : premier voyage du pape dédié à son continent natal, premier voyage aussi dense (9 jours, 3 pays, 7 avions). Des journées de travail de 5h du matin à minuit, un décalage horaire de 6 à 7h, des dépêches à écrire dans un autocar ou dans le hall d’un aéroport, avec parfois des coupures d’Internet ou d’électricité. Une expérience intense, certes, mais extrêmement formatrice et inoubliable.

Arrivée à Quito, Equateur
Arrivée à Quito, Equateur
Descente d'avion du pape à Quito
Descente d’avion du pape à Quito

Voici trois moments particulièrement forts sur lesquels je propose de revenir.

  • L’atterrissage à El Alto, en Bolivie, plus haut aéroport du monde, à plus de 4000 mètres d’altitude. A bord d’un avion de la Bolivian de Aviacion prêté pour le pape et sa délégation, nous survolons, depuis l’Equateur, la cordillère des Andes, le lac Titicaca qui sépare le Pérou de la Bolivie, et puis enfin les hauts plateaux des Andes et ses glaciers. La descente commence. Soudain, un avion militaire, tout proche de notre avion, apparaît derrière le hublot. Il semble piquer vers le sol, puis réapparait. Le président bolivien a voulu sortir le grand jeu, et nous a envoyé des escortes militaires aériennes. Dans l’avion papal, malgré les turbulences, tous les journalistes se lèvent et cherchent à prendre une photo. 
Les Andes et ses glaciers
Les Andes et ses glaciers
escorte militaire aérienne
escorte militaire aérienne

Au moment de l’atterrissage, une ambiance surnaturelle nous attend. Un silence presque assourdissant, le silence des hauts plateaux de montagne. Un paysage lunaire, entouré de majestueux glaciers. Le froid vif qui rougit nos joues. Pas une seule habitation aux alentours. En revanche, comme à chaque atterrissage papal, un tapis rouge et une délégation. Avec le président bolivien, plusieurs enfants en habits traditionnels sont venus représenter les diverses ethnies du pays. L’un d’entre eux, portant une coiffe amérindienne plus grande que lui, se jette dans les bras du pape. Ce dernier s’est vu remettre, quelques instants plus tôt, une pochette autour du cou pour y glisser des feuilles de coca, qui aident à lutter contre la mal d’altitude.

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Garde andine
Garde andine

Nouvelle image insolite : le Président Evo Morales, ancien syndicaliste des producteurs de feuille de coca – dont on extrait aussi la cocaïne- , a le point gauche levé pendant que retentit l’hymne de son pays. A côté d’un pape parfois qualifié de “communiste“, cette posture d’Evo Morales, sur les photos, entretiendra l’ambiguïté.

Mais le président bolivien n’en est pas à son premier coup d’éclat. Plus tard, à La Paz, nous le verrons offrir au pape ce cadeau un brin provocateur d’un crucifix en forme de croix et de marteau, imaginé par le père jésuite Luis Espinal.

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Le surlendemain, les accents marxistes de cette visite papale en Bolivie reprendront lors du long monologue d’Evo Morales, vêtu d’un blouson à l’effigie de Che Gevara, à Santa Cruz della Sierra, au deuxième congrès mondial des mouvements populaires. Un discours vite concurrencé par le réquisitoire musclé du pape François contre l’“économie qui tue“ du sytème capitaliste et son “idole-argent“.

  • Un reportage au bidonville de Banado Norte, quartier très pauvre d’Asuncion, au Paraguay. Une escapade de 2h entre deux discours du pape m’a permis de rencontrer ses habitants, tous très souriants et accueillants, en dépits des graves inondations qu’ils ont du subir depuis un an. Le lendemain, ce n’est pas tant le discours du pape que les quelque 30 000 habitants du quartier retiendront, mais sa simple présence, au  milieu d’eux, et sa simplicité. Avant de prononcer son discours, le pape est arrivé en toute discrétion, sans caméras et journalistes, visiter deux  baraques de briques et de tôle où vivent des familles. Le pape semblait particulièrement à l’aise : lorsqu’il était encore archevêque de Buenos Aires, il avait l’habitude de se rendre dans les villas miserias (bidonvilles), à la périphérie de la capitale argentine.

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Voici un extrait du reportage réalisé là-bas :

(…) Petite et ronde, les yeux pétillants, Carmen fait visiter sa maison, qu’elle a nettoyé de fond en comble. Sa petite baraque, située dans une ruelle de terre, est faite de quelques briques empilées et d’un toit de tôle. C’est là qu’elle préparera sa surprise pour le pape : une soupe paraguayenne et du Beju, tortilla locale typique. “Au Paraguay, l’hospitalité est un devoir”, expliquent des voisins. Carmen ne travaille pas et son mari, atteint d’un cancer, non plus. C’est leur fille qui fait vivre le foyer, avec quelques ménages. Le quartier entier se prépare. Des banderoles jaunes et blanches, aux couleurs du Vatican, décorent les ruelles misérables, où des flaques de boues témoignent encore de la grande inondation de juillet 2014. Une habitante raconte : “Le jour de la crue, un prêtre a béni l’eau avec l’image de la Vierge, et l’eau est partie. Un miracle !” “Les inondations, cela nous arrive tous les ans. Le gouvernement nous aide peu. Que le pape vienne nous voir, c’est un autre miracle !”

  • La conférence de presse du pape François à bord de l’avion de retour entre Asuncion et Rome. Toute ma reconnaissance aux collègues qui m’ont laissé leur place pour poser une question au pape, au nom des journalistes francophones, pour ma “première fois“ à bord du vol papal. Voici, en résumé, la question posée : lors de son fameux discours aux mouvements populaires, le pape s’est-il posé comme “leader” de ces mouvements ? Pense-t-il que l’Eglise le suivra dans cette main tendue ? Le pape François répond  : “Ce n’est pas l’Eglise qui me suit, c’est moi qui suit l’Eglise”. Puis il explique que son discours n’est pas nouveau, qu’il s’agit de l’application pure et simple de la doctrine sociale de l’Eglise (en résumé, comment appliquer l’Evangile aux réalités politiques, économiques et sociales, et l’engagement des catholiques dans la vie sociale), à laquelle ont largement contribué ses prédécesseurs.

Il n’empêche, ce discours très politique, par sa forme particulièrement virulente et sans tabou, fera date. Le pape y dénonçait des “nouvelles formes de colonialisme“ comme “l’idole argent“, et appelait les peuples à s’unir pour favoriser le “changement“, face à un “système” devenu insupportable. Un discours très mal accueilli par les milieux républicains américains, à deux mois du voyage du pape aux Etats-Unis, certains accusant même le pape d’être un “dangereux marxiste”.

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Ce discours aux accents très socialistes doit cependant être comparé à un autre discours du pape, moins médiatisé, prononcé plus tard devant le président du Paraguay. Dans cet autre discours, François mettait en garde contre les “idéologies” qui ont une relation “maladive” avec le peuple, qui font “tout pour le peuple, mais rien avec” lui. Le pontife est même allé jusqu’à mettre en garde contre des idéologies se transformant en “dictatures”, prenant en exemple le “stalinisme et le nazisme”. Une critique voilée du socialisme latino-américain.

Pour un autre résumé plus complet du voyage du pape François en Amérique latine, voici le lien en accès libre vers ma dépêche bilan réalisée pour l’occasion.

THE END