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Les femmes, grandes oubliées du synode

Article initialement publié sur Le Monde des religions*.

Lucetta Scaraffia est en colère. Invitée au synode sur la famille en tant qu’ « auditrice », cette journaliste du quotidien officiel du Vatican L’Osservatore Romano s’est sentie très peu écoutée durant les trois semaines de débat, dans un monde résolument masculin. Son message n’ayant pas été pris au sérieux, elle a choisi de crier son amertume dans une tribune publiée en Une du Monde, le 28 octobre dernier. Cette ancienne féministe y dénonce la « parfaite ignorance de la gent féminine » chez les évêques et cardinaux réunis au Vatican, du 4 au 25 octobre, pour discuter de la famille. Pendant les discussions en assemblée, elle n’a pas eu le droit d’intervenir, si ce n’est à la fin, et encore moins de voter, comme ce fut le cas pour les autres auditeurs. Elle n’a pas non plus eu le droit de proposer des modifications au texte soumis au débat. « Bref, explique-t-elle, tout contribuait à ce que je me sente inexistante. »  

La discussion des participants au synode a beaucoup porté sur « l’indissolubilité du mariage » et donc l’impossibilité, pour les catholiques, de se remarier. Mais lorsque Lucetta Scaraffia tente d’expliquer à l’assemblée que les femmes, souvent abandonnées par leur mari, sont les premières pénalisées dans cette situation, la journaliste a la sensation de « parler dans le vide ». À ses côtés, d’autres femmes participant au synode – toujours et seulement comme auditrices – ont tenté de se faire entendre. Comme cette jeune religieuse qui explique à Lucetta avoir découvert, lors d’un échange avec le pape, que les quatre lettres envoyées par son association, réclamant plus de place pour les religieuses, ne sont jamais parvenues au chef de l’Église catholique.

Au cœur du synode, la sœur américaine Maureen Kelleher, religieuse du Sacré-Cœur de Marie et membre de l’Union internationale des supérieurs généraux, prend la parole. En 1974, lors d’un précédent synode, relève-t-elle, seules deux religieuses avaient été invitées à participer.« Aujourd’hui, 40 ans plus tard, nous sommes trois. » Avec courage, la religieuse américaine adresse un vigoureux appel aux leaders de l’Église pour qu’ils reconnaissent « combien de nombreuses femmes qui se sentent appelées à être au service du Royaume de Dieu ne peuvent trouver leur place dans notre Église ». « Aussi douées soient-elles, soupire-t-elle, elles ne peuvent apporter leurs talents à la table des prises de décision et des planifications pastorales. »

La force des femmes face à Boko Haram

Deux autres auditrices, catholiques engagées, ne se sont pas non plus laissées intimidées. Agnes Offiong Erogunaye est présidente de la Catholic Women Organization of Nigeria. Devant l’assemblée d’hommes, elle témoigne de la force des femmes nigérianes face à la secte Boko Haram : « L’insurrection de Boko Haram au Nigeria a montré la force et le rôle d’une femme et d’une mère déterminée à garder sa famille réunie face à l’impuissance et à la calamité. Dans ces moments de détresse, elle travaille dur pour que sa famille survive. » Elle poursuit : « De mon expérience avec les femmes dans ces moments difficiles, je peux dire avec audace que, bien que l’homme soit le chef de famille, la femme est cependant le cœur de la famille, et quand le cœur cesse de battre, la famille meurt (…). La plupart des femmes africaines sont connues pour prendre soin de leur famille, avec ou sans la contribution de leurs époux ! »

L’Australienne Maria Harries, elle, invite à respecter, voire à s’inspirer de la culture des peuples aborigènes de son pays. Dans des systèmes souvent « matrilinéaires », explique-t-elle, les femmes jouent « un rôle dynamique », et sont habituées à « être visibles ». Pour appuyer son propos, elle va jusqu’à citer un chef aborigène : « Sans femmes visibles à l’autel et dans la vie de notre Eglise, nous mettons hors de vue nos mères, nos sœurs et nos filles ! »

Entendre la voix des femmes

« Je pense que le synode gagnerait vraiment à entendre la voix des femmes, a pour sa part estimé sœur Carmen Sammut, présidente de l’Union internationale des supérieures générales dans le quotidien La Croix, à l’issue du synode. Elles sont expertes en plusieurs domaines, très proches de la vie de ceux et celles qui souffrent, aux marges. » Elle avoue que le synode fut « une épreuve », car « il y avait si peu de femmes » que « l’universalité était en soit limitée ». « Forcément, dans cette rencontre, la voix de trois religieuses n’avait pas beaucoup de poids. Comme nos interventions sont arrivées en fin de deuxième semaine, certaines étaient devenues caduques. C’était assez frustrant. »

« J’ai vécu des moments de désolation quand j’ai pensé que tout était bloqué, confie encore la religieuse, et que rien de neuf n’allait apparaître dans le résultat final. » Cependant, quand elle découvre le rapport final, elle est plutôt satisfaite : « Il reconnaît que leur participation au sein de l’Église dans les processus de décision, dans la gouvernance de certaines institutions et dans la formation des prêtres, peut contribuer à une meilleure reconnaissance sociale des femmes. Nous attendons maintenant que ces déclarations soient mises en pratiques. »

Nommer plus de femmes à la curie romaine

N’y a-t-il donc eu aucun homme pour défendre la cause des femmes durant l’assemblée des évêques ? Si, au moins un ! Dans une intervention courageuse, l’évêque canadien Mgr Paul-André Durocher a demandé à l’Église d’affirmer « que les passages où saint Paul parle de la soumission de la femme à son mari ne peuvent pas justifier la domination de l’homme sur la femme, encore moins la violence à son égard ». Il a ensuite proposé la possibilité de « nommer des femmes aux postes qu’elles pourraient occuper dans la curie romaine et dans les curies diocésaines », afin de« reconnaître l’égale capacité des femmes d’assumer des postes décisionnels dans l’Église ». Pour l’instant, les femmes sont très rares à occuper des postes à responsabilité dans la curie romaine. Aucune n’est à la tête d’un dicastère (sorte de ministère). L’évêque canadien est même allé plus loin, en proposant l’accès des femmes au diaconat. Il confie cependant que cette suggestion a suscité « peu d’échos » dans la suite des débats. Sans doute faudra-t-il attendre un prochain synode pour que les femmes réussissent, cette fois, à faire entendre leur voix.

*Article publié sous pseudonyme.

Le pape François allège la procédure de “nullité de mariage” : un “divorce” catholique ?

Le pape François est décidément en pleine forme pour cette rentrée. Après sa demande aux paroisses européennes d’accueillir chacune une famille de réfugiés, place aux divorcés remariés ! Un sujet épineux et très attendu au synode des évêques sur la famille, d’octobre prochain au Vatican.

Sauf que le pape n’a pas attendu le synode d’octobre 2015 pour avancer sur le sujet. Hop, d’un coup de deux motu proprio (lettres apostoliques, forme de « décrets» du pape), il a décidé de mettre en place une réforme longtemps attendue : celle des procédures de nullité de mariage. En réalité, le pape avait déjà lancé une commission en août 2014 chargée de plancher sur cette réforme… Soit un mois avant le premier synode des évêques sur la famille, ouvert en octobre 2014.

C’est que ce sujet revient sur la table depuis longtemps, et le pape ne souhaitait pas attendre. Petite explication : pour l’Église, le mariage catholique est « indissoluble ».  Cette notion trouve notamment sa source dans l’Évangile de Matthieu (19, 3-12) : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! ». Ainsi, un remariage civil après un divorce civil est considéré comme une forme d’infidélité. Il est alors défendu aux divorcés remariés civilement d’accéder aux sacrements (réconciliation, communion par exemple). Il est aussi  impossible de se remarier à l’Eglise, sauf après la mort de son premier conjoint.

Reconnaitre la nullité d’un mariage n’est pas un divorce religieux

Seule solution envisageable  : engager une procédure de reconnaissance de « nullité » de mariage. Attention, il ne s’agit  pas d’« annuler » un mariage comme on le lit souvent. Il n’y a pas de « divorce » religieux pour les catholiques. L’idée, c’est de prouver la «nullité » du lien contracté le jour du mariage. En gros, montrer qu’il y a eu un “vice de forme” ce jour là, et que le mariage n’est pas valide… comme s’il n’avait jamais eu lieu. Le constat d’échec post-mariage ne suffit pas à prouver la nullité : les critères retenus seront le manque de discernement ou de liberté au moment de se marier, la permanence d’une relation extra-conjugale au moment du mariage ou juste après, le fait que l’un des conjoints ait caché son infertilité à l’autre ou une maladie grave, etc.

Problème : ces procédures étaient beaucoup trop longues, et coûteuses. A la fin du synode sur la famille d’octobre 2014, la grande majorité des évêques avaient insisté pour simplifier et accélérer les procédures. François a donc décidé d’accélérer… sa réforme.

Désormais, il n’y aura donc qu’un seul jugement au lieu de deux obligatoires auparavant, et des procès spéciaux “plus rapides” seront possibles dans les cas où la nullité semble particulièrement facile à prouver. Ces procédures seront directement jugées par l’évêque,  sur une période de 30 jours. Enfin, le pape a demandé aux conférences épiscopales de rendre gratuites les procédures.

Un vrai changement pour les catholiques des pays en développement

Cette réforme va d’autant plus changer la vie des catholiques des pays en développement. La journaliste argentine Ines San Martin, sur Crux, portail d’information catholique du Boston Globe, explique que dans la ville natale du pape, Buenos Aires, il n’y a qu’un tribunal ecclésiastique pour 15 diocèses différents, tous situés à des centaines de kilomètres. Désormais, chaque évêque pourra constituer son propre tribunal dans son diocèse.

Cette réforme du pape François fait déjà grincer des dents dans les milieux catholiques les plus conservateurs. Pourtant, François l’explique lui-même dans l’introduction de ses décrets : il ne s’agit pas de faciliter les « déclarations en nullité » mais d’ « accélérer les procédures ». Elles seront ainsi moins pesantes psychologiquement, et plus accessibles géographiquement et financièrement. Ce n’est  pas parce que le système sera plus simple et plus rapide qu’il y aura plus de déclarations en nullité de mariage. En Italie, par exemple, environ deux tiers des requêtes de déclaration en nullité de mariage sont rejetées.

En résumé : une petite révolution pour les catholiques divorcés civilement attendant de pouvoir se remarier religieusement.. mais pas de révolution aux yeux du monde sécularisé, pour lequel la possibilité de pouvoir divorcer semble évidente. Pourtant, en France, le divorce par consentement mutuel date seulement de 1975, preuve que même la rupture d’un mariage civil a longtemps fait débat.

Vérifier la foi des époux au  moment de leur mariage religieux ?

Mais le vrai changement amorcé par cette réforme est ailleurs. En effet, le motu proprio  de François prévoit qu’un autre critère pourra désormais être étudié dans le cas des « procédures rapides » : la foi des époux au moment de se marier. Ce critère  sera sûrement débattu au prochain synode sur la famille.

Au moment de se marier à l’Eglise, aujourd’hui, de nombreuses personnes n’ont pas conscience  du principe d’indissolubilité du mariage catholique. La solution de plus en plus envisagée par les prêtres aujourd’hui est de mieux prendre en compte la réelle foi des couples qui demandent à se marier à l’Eglise. Comprennent-ils le principe d’indissolubilité ? En outre, comprennent-ils que le mariage catholique n’est pas seulement un contrat, mais un sacrement ?  Le choix de se marier à l’église est-il simplement une affaire de tradition familiale ou sociale  ?

Cette idée de considérer le « manque de foi » des époux au moment de leur mariage religieux pour valider la « nullité »  avait déjà été avancée par Benoît XVI. Reste qu’elle est très polémique. Comment prouver ce manque de foi ? Débats à suivre en octobre prochain…

Religion : le Vatican et la famille, sacré débat !

Article initialement publié dans Le Parisien Magazine.

Plus de 180 cardinaux et évêques étaient réunis au Vatican, du 5 au 19 octobre, pour réfléchir aux questions familiales. A la demande du pape François, des sujets tabous pour le Vatican ont été abordés librement au début de ce synode (assemblée) : accès à la communion pour les divorcés remariés, attitudes vis-à-vis de l’homosexualité, de la contraception… Il y a urgence. Face à la perte de fidèles et au bouleversement des modèles familiaux, comment l’Eglise peut-elle apporter un message fédérateur ? Jusqu’où peut-elle aller ? Partisan du changement tout en restant garant de la doctrine, le pape a adopté la stratégie de l’ouverture mesurée et progressive. Après un pas en avant – le rapport d’étape du synode, reflet des discussions dont nous rendons compte ci-contre, prônait l’ouverture aux homosexuels et aux divorcés remariés –, un recul s’est opéré dans le rapport final. Mais François prépare surtout le terrain pour le deuxième synode sur la famille, dans un an.

13 octobre : un rapport tranchant

Après une semaine de débats, une première synthèse des travaux est publiée. L’Eglise y affiche des positions inédites : elle envisage d’autoriser la communion pour certains divorcés remariés, reconnaît des « éléments positifs » dans les unions homosexuelles et les concubinages. Mais le rapport a été rédigé par la secrétairerie générale du synode, notamment par les Italiens Lorenzo Baldisseri, proche du pape François, et Bruno Forte, connu pour ses positions réformistes.

14 octobre : la riposte des conservateurs

Plusieurs cardinaux dénoncent un rapport d’étape trop complaisant. Alors que de nombreux médias parlent d’une révolution pour l’Eglise, certains pères synodaux considèrent la publication de ce rapport comme un « manque de prudence », et en appellent « à la conscience du pape ». Ce texte « donne l’impression que l’Eglise se soumet aux lobbies et au “politiquement correct” », accusent-ils. Le bureau de presse du Saint-Siège est obligé d’intervenir pour rappeler qu’il ne s’agit que d’un document de travail.

15 octobre : un cardinal allemand s’énerve

« Indigne, honteuse et complètement erronée »… C’est avec ces mots que le cardinal allemand Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, dicastère – l’équivalent des ministères dans le gouvernement de l’Eglise – majeur du Vatican, aurait défini la synthèse des débats, selon le quotidien italien La Repubblica. Le lendemain, le Saint-Siège apporte un démenti.

16-17 octobre : les progressistes tiennent tête

Des amendements proposés au rapport d’étape remettent en question l’ouverture aux couples homosexuels et aux concubins. De son côté, le cardinal allemand progressiste Reinhard Marx déclare qu’« il est inconcevable d’affirmer : “puisque vous êtes homosexuels, vous ne pouvez pas vivre l’Evangile”. »

18 octobre : le pape critiqué

Le cardinal américain Burke dénonce l’absence de prise de « position » du pape pendant le synode. Interrogé par notre magazine, Giovanni Maria Vian, directeur de L’Osservatore Romano, journal officiel du Vatican, tempère : « Je ne crois pas que François soit le pape progressiste dont les médias font la caricature. Il est inquiet de sa mission. Si l’Eglise reste fermée sur elle-même, elle n’est plus cohérente. »

A 20 heures, le rapport final est voté : trois paragraphes, concernant les divorcés remariés et les homosexuels, n’obtiennent pas la majorité des deux tiers nécessaire. Le pape choisit cependant de les publier afin de prolonger le débat. On constate qu’ils ont été édulcorés par rapport aux premières versions. Ainsi les homosexuels, « accueillis avec respect et délicatesse », ne doivent subir aucune « discrimination injuste ». Initialement, le Vatican reconnaissait « des cas où les personnes de même sexe s’apportent un soutien réciproque jusqu’au sacrifice, ce qui constitue une aide précieuse pour la vie des partenaires ». Une façon de reconnaître que de bonnes choses peuvent résulter d’une union homosexuelle. Dans son discours de clôture, le pape demande à l’Eglise d’« accueillir ceux qui demandent pardon et pas seulement les justes ou ceux qui croient être parfaits », faisant allusion aux répercussions médiatiques suscitées par les débats.

19 octobre : reprise des hostilités dans un an

Dans la messe qui conclut le synode, le pape François invite à ne pas avoir peur de la nouveauté et des « surprises de Dieu ». En ayant invité pour la première fois des couples à témoigner pour ce synode, le pape a déjà amorcé une douce révolution au sein de l’Eglise, avant de prolonger le débat lors du deuxième synode sur la famille en octobre 2015. Il aura le dernier mot, dans sa « lettre d’exhortation apostolique », qu’il publiera d’ici à… 2016. De quoi laisser le temps aux plus réticents de mûrir l’idée d’un changement.

« Le chantier reste ouvert »

Andrea Tornielli, vaticaniste pour La Stampa

« C’est très exagéré de parler d’échec pour le pape François à la fin de ce synode. Si les paragraphes sur l’homosexualité et les divorcés remariés n’ont pas obtenu la majorité des deux tiers requise lors du vote, ils ont eu une majorité significative. Le pape a d’ailleurs décidé de les publier quand même. Ces questions restent donc ouvertes.

Certains médias italiens ont évoqué un “complot” : le rapport d’étape aurait été volontairement “révolutionnaire”, puis le rapport final plus édulcoré pour “faire passer” des propositions progressistes. Mais le premier document était seulement une synthèse de travail, qui attendait des corrections. Il n’y a eu aucun complot, seulement une dynamique qui n’avait jamaisété aussi libre. L’Eglise est en chemin : on peut faire deux pas en avant et un en arrière. C’est un chantier ouvert. »