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Savez-vous d’où nous viennent les échecs ?

A Rome, une exposition passionnante (jusqu’au 20 septembre) parcourt l’art de la civilisation islamique, depuis le 7e siècle à la date de l’Hégire en 623 (migration de Mahomet pour La Mecque, signant le début de l’Islam dans son calendrier), jusqu’au développement de l’Empire ottoman au 16e siècle (vaste territoire autour de la méditerranée), puis des Safavides en Iran jusqu’au 18e siècle, et enfin de l’Empire moghol dans le subcontinent indien, jusqu’au19e siècle.

Parmi de nombreux objets exposés, les visiteurs peuvent y découvrir un jeu d’échecs en Crystal, mêlant des pièces issues de l’Iran oriental et de l’Irak, datant du 9e siècle.

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Le roi est représenté par un howdah royal, sorte de palaquin (baldaquin) porté par un éléphant. Viennent ensuite les baidaq, devenus ensuite pedes en occident, puis « piétons » et enfin, des pions ! Ils représentent, en quelque sorte, l’infanterie. D’autres pièces sont appelées Faras, pour chevaux : ce sont nos actuels cavaliers. Ces pièces représentent un cheval, la tête levée. On trouvera ensuite les Rukhs, qui représentent des chariots de guerre : ce sont aujourd’hui  les fameuses tours. 

chess1Figure aussi le firzan (vizir), ou premier ministre : l’actuel fou. Il est représenté par un éléphant avec une corne sur la tête qui fera penser, plus tard, à la mitre d’un évêque. En Angleterre et dans d’autres pays, le fou est en effet un évêque, figure influente dans la cour royale anglaise. Pour la France, le mot « fou » pourrait venir de « foule », qui en vieux persan signifie « éléphant » (-fîl). Ce n’est qu’en Europe occidentale qu’est apparue, plus tard, la dame comme dernière pièce.

Petite anecdote : en perse, « Shat Mat » veut dire littéralement « le roi est mort ». Nous l’avons depuis transformé en « échec et mat »… ce qui ne veut rien dire du tout !

Ce jeu désormais célèbre et universel a ainsi été introduit dans le sud de l’Europe à partir du Xe siècle par les Arabes. Son origine exacte ? L’Inde, l’Iran, la Chine… on ne le sait exactement. Ce qui est sûr, c’est qu’il fait partie au début de la civilisation et de la culture islamique. On note des apparitions du jeu en Inde du Nord, dans la Chine historique, et dans la zone iranienne qui se situe entre les deux zones géographiques précédentes ; à savoir, les pays traversés par la route de la soie : la Perse, par exemple.chess2

Plusieurs versions du jeu des échecs finissent par s’implanter dans de nombreuses régions du monde musulman. Vers le 10e siècle, le jeu traverse le Maghreb et la Méditerranée pour parvenir dans l’Espagne musulmane… puis finalement l’occident chrétien à la fin du Xe siècle.

Calligraphie et arabesques

photo 1Une autre partie de l’exposition qui a retenu mon attention est dédiée à la calligraphie dans l’art islamique.

L’Islam restant une religion abstraite, il a fallu trouver un système, au sein des mosquées, pour représenter le prophète. C’est ainsi qu’est née la calligraphie arabe : Allah et le prophète Mahomet sont alors représentés dans des graphèmes. 

Plusieurs vieux manuscrits du Coran permettent d’admirer les différentes techniques de calligraphie : mudawar (arrondi), mutallath (triangulaire), ti’m (synthèse des deux).

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Quand on ne « montre » pas Dieu sous forme écrite (la calligraphie), on peut aussi montrer l’un de ses attributs : le principe de l’infini. Cet infini est alors représenté par l’art géométrique islamique (autre espace dédié de l’exposition). On le trouve dans l’ornement des coupoles de mosquées, les formes architectoniques, les tapis, etc. L’idée est de montrer que l’homme fait partie d’une portion infinitésimale de la création.

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Un autre thème transversal à l’art islamique, de l’Espagne à la Chine en passant par l’Iran, est celui des arabesques. Dans une salle réservée à ce thème dans l’exposition, on nous explique que contrairement à une idée reçue, le mot « arabesque » n’a rien à voir avec celui d’« arabe ». Dans la Renaissance italienne, le terme était « a rabesco », ce qui signifiait : « avec des pousses, des branches ».

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=> Exposition à Rome, à la Scuderie del Quirinale, jusqu’au 20 septembre.

Tareq Oubrou : “Les musulmans doivent sortir massivement dans la rue”

Article publié initialement le 8 janvier, au lendemain des attentats à Charlie Hebdo, dans La Vie.

Au Vatican, quatre imams venus prier pour la paix avec le pape condamnent fermement l’attentat survenu mercredi 7 janvier au siège de Charlie Hebdo, à Paris, qui a fait 12 morts.

Si on ne connaît pas encore officiellement les revendications des deux meurtriers qui ont fait irruption dans les locaux de Charlie Hebdo, on sait déjà qu’ils auraient crié « Nous avons vengé le Prophète » et « Allah Akbar ». Depuis la publication en Une de caricatures du prophète Mahomet en novembre 2011, le journal était régulièrement menacé par des fondamentalistes musulmans.

A peu près au même moment, au Vatican, quatre grands représentants de l’islam en France priaient avec le pape François « pour la paix et la fraternité dans le monde ». Ainsi, Mohammed Moussaoui, président honoraire du Conseil français du culte musulman et président de l’Union des Mosquée de France, M. Djelloul Seddiki, directeur de l’Institut Al Ghazali de la Grande Mosquée de Paris, Tareq Oubrou, recteur de la grande Mosquée de Bordeaux, et enfin M. Azzedine Gaci, recteur de la Mosquée Othman à Villeurbanne, ont appris la nouvelle en sortant de leur rencontre avec le pape. Ils étaient venus promouvoir le dialogue islamo-chrétien avec Mgr Michel Dubost, évêque d’Evry Corbeil Essonne, et le père Christophe Roucou, directeur du Service national pour les relations avec l’islam.

« Les musulmans doivent sortir massivement dans les rues »

Le soir, devant une poignée de journalistes, ils ont unanimement fait part de leur douleur et fermement condamné les attentats.

C’est Tareq Oubrou qui a eu les mots les plus forts : « Au départ, je pensais que les musulmans n’avaient pas à se prononcer en tant que musulmans, car ils sont des citoyens avant tout, a-t-il confié. Mais avec ce carnage, on est passés dans une entrée en guerre. J’ai changé ma perception des choses. Les musulmans et la société, mais les musulmans en premier doivent manifester leur colère face à cette succession de violence. Il faut vaincre ce complexe des musulmans qui disent “je n’ai pas à me justifier”. La paix civile est menacée. Les musulmans de France doivent sortir massivement dans les rues pour exprimer leur dégoût face à ce crime. »

« Je reçois cela comme une double violence, a affirmé sans détour Djelloul Seddiki. Comme Français, et comme musulman. Je ne sais pas qui a commis ce crime. Mais c’est encore la communauté musulmane qui va être montrée du doigt et cela me fait très, très mal. J’appelle les responsables politiques à tous manifester ensemble. Il faut aller vers l’autre. »

« Ce qui s’est passé à Paris nous a renforcé dans la nécessité de dialoguer, a renchéri Mohammed Moussaoui. Ceux qui dialoguent depuis longtemps peuvent avoir du recul. Pour les autres, il va y avoir la peur du musulman. Ces terroristes instrumentalisent l’islam. »

« L’Enseignement public ne peut plus passer à côté de la dimension religieuse »

Mgr Michel Dubost, Président du Conseil pour les relations interreligieuses de la Conférence des évêques de France, qui accompagnait les imams dans leur voyage à Rome, a estimé pour sa part que l’attentat de Charlie Hebdo allait « changer la perception de la laïcité en France ». Et l’évêque d’asséner : « Aujourd’hui, le problème c’est que la laïcité repose sur une ignorance crasse qui engendre des extrêmes. L’Education nationale doit prendre en compte la religion, tout comme l’athéisme ou l’agnosticisme de l’autre. »

« L’enseignement publique ne peut plus passer à côté de la dimension religieuse, confirme le père Christophe Roucou. On assiste à un autisme des politiques aujourd’hui, alors que c’est une dimension importante de nos concitoyens. » M. Azzedine Gaci, recteur de la Mosquée Othman à Villeurbanne, a souligné que chaque mosquée comprend une école d’éducation islamique. « Dans notre mosquée, on conseille aux enseignants de faire une visite dans l’année au moins au sein d’une église ou d’une synagogue. » Mais cela ne suffit pas, confie-t-il : les fondamentalistes, délaissent ces mosquées « bisounours » pour aller s’éduquer sur Internet. Un travail de prévention est donc plus que jamais nécessaire, en amont.

En priant à la mosquée bleue d’Istanbul, le pape est-il allé trop loin ?

Article initialement publié dans La Vie.

Le pape François, déchaussé, dans la Mosquée bleue d’Istanbul, yeux fermés et mains croisées, aux côtés du grand mufti. L’image peut surprendre. A tel point que certains catholiques s’en sont offusqués. Pourtant , cette « adoration silencieuse »  du pape François, selon les termes du père Lombardi, porte-parole du Saint-Siège, ne fait que répéter le geste de son prédécesseur Benoît XVI, huit ans plus tôt. Faux, ont répondu les plus entêtés, qui sont allés jusqu’à compter le nombre de minutes de silence de chaque pape pour montrer que le pape émérite n’avait pas« vraiment prié ». Le pape François, désormais connu pour privilégier les gestes symboliques aux grands discours de théologie, est-il allé trop loin ?

En novembre 2006, Benoît XVI, dans la même mosquée, avait été filmé, aux côtés du grand mufti, une main posée sur l’autre, les yeux mi-clos, murmurant quelques mots. Quelques jours plus tard, au cours de l’audience générale place Saint-Pierre à Rome, il avait confié avoir voulu se « recueillir en ce lieu de prière », pour s’« adresser à l’unique Seigneur du ciel et de la terre ». Difficile de ne pas considérer cela comme une authentique prière ! « Le pape François a exactement répété ce que Benoît XVI a fait, confirme le père Maurice Borrmans, ancien professeur d’histoire des relations islamo-chrétiennes à l’Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie (PISAI) de Rome. C’est invité par le grand mufti qu’il a accompagné celui-ci en sa mosquée, avant d’aller se recueillir silencieusement, le  regard tourné vers le mirhab. »

Mais c’est Jean Paul II qui fut le premier pape à se rendre dans une mosquée. C’était en 2001, à Damas. Le pape polonais avait d’ailleurs souhaité prier avec le mufti général de Syrie, mais celui-ci s’y était opposé pour répondre aux attentes des musulmans conservateurs, hostiles à cette idée.

Le chrétien peut prier en tout lieux

Que le chef de l’Eglise catholique choisisse une mosquée comme lieu de prière n’a rien de déplacé pour le père jésuite Samir Khalil Samir, professeur d’islamologie et de pensée arabe à l’université de Beyrouth, et à l’Institut pontifical oriental de Rome. « La tradition chrétienne dit qu’il n’y a pas de lieu pour prier », rappelle-t-il. En effet, saint Paul écrit qu’il voudrait « qu’en tout lieu les hommes prient ». De même, rappelle le jésuite, saint Augustin écrit que « tout chrétien (…) sait que chaque lieu est une partie de l’univers et que l’univers même est un temple de Dieu. Il prie en tout lieu ».

Pour le père Borrmans, « tout lieu de culte où des humains expriment leur adoration en toute sincérité de conscience mérite respect et attention », de la part des chrétiens, « car leur prière n’est pas étrangère à l’intervention de l’Esprit de Dieu ».

Le dialogue islamo-chrétien, rempart contre le terrorisme

Enfin, la prière du pape François aux côtés du grand mufti d’Istanbul s’inscrit dans un contexte particulier : un voyage marqué par la volonté d’approfondir le dialogue islamo-chrétien, et ce pour mieux lutter contre le fondamentalisme et le terrorisme. Or, la position de la Turquie est ambiguë vis à vis des exactions actuelles de l’Etat islamique dans les pays frontaliers d’Irak et de Syrie : tout en accueillant des réfugiés chrétiens, musulmans ou Yazidis, elle laisse transiter par ses frontières des armes et des combattants islamistes.

Dans une tribune publiée dans L’Osservatore Romano, Omar Aboud, musulman, directeur du centre islamique de Buenos Aires, et ami du pape, a lui aussi défendu la prière du chef de l’Eglise catholique.  Le pape, en regardant vers la Mecque, voulait « regarder les musulmans directement dans les yeux, écrit-il. Nous aussi musulmans ne pouvons nous résigner au fait qu’il n’y ait plus de chrétiens en Orient, parce qu’ils font partie de notre histoire commune, et nous cohabitons ensemble depuis plus de 14 siècles ».

La veille de sa prière dans la mosquée, le pape avait déclaré devant le président islamo-conservateur Erdogan que « le dialogue interreligieux » pouvait « bannir toute forme de fondamentalisme et de terrorisme ». Dans l’avion qui le ramenait d’Istanbul, il a aussi confié aux journalistes avoir dit au président turc qu’il « serait beau que tous les leaders musulmans du monde, politiques, religieux et universitaires se prononcent clairement, et condamnent cela [le terrorisme, ndlr] ». Une  façon habile de rassembler musulmans et chrétiens dans la lutte contre la montée d’un islam radical au Moyen-Orient.