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A bord du vol papal… avec 12 réfugiés !

« C’est un voyage un peu différent des autres, un voyage un peu triste ». A l’aller, entre Rome et Lesbos, le pape François avait donné le ton. Pourtant, les journalistes étaient loin de s’imaginer combien ces mots allaient prendre tout leur sens au vol retour.

Le voyage en soi était déjà inédit : organisée en un temps record, cette visite « éclair » n’a duré que quelques heures, comme le déplacement du pape à Lampedusa (Sicile), autre île marquée par la crise migratoire. Mais il s’agissait, cette fois-ci, d’une visite d’État, puisque le pape quittait l’Italie. Et elle fut moins « différente » qu’historique. Quel chef religieux, ou chef d’État, a déjà ramené, à bord de son avion, 12 réfugiés ?

A l’aller, le pape François est souriant et décontracté. Comme à son habitude, il prend le temps de saluer un à un les journalistes présents à bord de l’avion papal, dans lequel j’ai eu pour la deuxième fois l’immense chance d’embarquer. A ceux qu’ils connaît mieux, il claque la bise. Se laisse prendre en photo par les smartphones et tablettes, prend le temps de chausser ses lunettes pour lire les lettre qu’on lui donne.

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A mes côtés, le correspondant d’un quotidien  lui tend son Exhortation apostolique sur la famille, Amoris Laetitia, pour la faire dédicacer. Le pape s’exécute, appliqué, puis lui lance : « Je t’appelle, hein ! ».  

Cela fait un moment que ce journaliste cherche à obtenir une interview du pape. Il reste interdit, et me glisse ensuite, amusé : « Je ne savais pas trop quoi répondre, est-ce qu’il a mon numéro de portable au moins ?  ». Avec François, c’est comme ça. Il tutoie, il apostrophe : combien de personnes, qui lui ont un jour écrit, ont décroché leur téléphone et cru à une blague en entendant à l’autre bout du fil :« Bonjour, c’est le pape François  » ?

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Un voyage « triste », c’est vrai aussi. A l’arrivée à Lesbos, les journalistes sont trimballés directement de l’aéroport, dans une salle municipale improvisée à la hâte en salle de presse. Entre temps, nous embarquons dans un bus et avons le temps de voir défiler les rivages de l’île bordés d’oliviers, le bleu azur de la mer Égée et ses reflets turquoises, et, en face, les côtes de l’Anatolie se détacher. On imagine, de l’autre côté, les réfugiés caressant le rêve européen, les yeux fixés sur les côtes grecques.

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photo 3 (4)Dans cette salle de presse de fortune, où l’on manque de se prendre les pieds dans les câbles, règne un brouhaha permanent. Nos yeux, attirés par la vue magnifique sur le port, n’en sont pas moins rivés sur l’immense télévision transmettant en direct l’arrivée du pape François au camp de réfugiés de Moria. Accompagné du patriarche orthodoxe de Constantinople Bartholomée 1er et de l’archevêque d’Athènes et de toute la Grèce Jérôme II, il salue, un à un,  250 demandeurs d’asile. Il s’arrête pour discuter avec eux, souvent des femmes, voilées, qui s’adressent à lui d’une voix saccadée, et sont traduites de l’arabe par un interprète.

Soudain, le brouhaha s’interrompt. Les doigts arrêtent de taper sur les claviers. Sur l’écran, un réfugié, à genoux devant le pape, éclate en sanglots et s’effondre à terre, si bien qu’on ne le voit même plus. Nous n’entendons plus que ses supplications : « bless me, bless me ! » (Bénissez-moi !).

La scène est glaçante. Elle se reproduira quelques minutes plus tard, lorsqu’une réfugiée, devant les barbelés, poussera de longs gémissements devant le pape, visiblement très ému.

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Au retour, le pape a confié que ce voyage avait été « trop dur » pour lui. Dès le lendemain de sa visite, pour la prière mariale du Regina Caeli, place Saint-Pierre, il rapporte l’une des nombreuses histoires que lui ont confiées les réfugiés de ce camp. Un jeune musulman, d’une quarantaine d’années, lui a raconté comment son épouse chrétienne, qu’il aimait de tout son cœur, a été égorgée par les terroristes de l’Etat islamique pour avoir refusé de renier sa foi.

Et puis, il y avait les enfants. Dans le camp de Moria, le pape en a pris certains dans ses bras, et reçu des dizaines de dessins en guise de cadeaux.

Là aussi, ces croquis d’enfants sont « différents ». Ils sont naïfs et saisissants à la fois. Pendant le vol retour, lors de la conférence de presse, le pape, bouleversé, les a longuement montrés aux journalistes. Certains montrent des enfants se noyer en pleine mer.

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Dans la salle de presse, vers 11 heures, la rumeur enflait dans les médias italiens : « le pape va ramener avec lui des réfugiés au Vatican ». Au début,  personne n’y croit. On pense même à une blague. La télévision italienne (et une bonne partie des médias italiens) a souvent tendance à exagérer ou à publier des informations sans vérification rigoureuse. Puis, tombe une dépêche AFP citant notamment la télévision grecque.

Quelques heures plus tard, nous n’avons toujours pas de précisions du Vatican. Le porte-parole, le père Federico Lombardi, ne souhaite ni confirmer, ni démentir « pour l’instant », ce qui, dans le langage « Lombardi » que les journalistes du Vatican commencent à maîtriser, fait office de confirmation. Alors, dans le bus pour  l’aéroport de Mytilène, tout le monde s’interroge : Combien seront-ils ? Seront-ils vraiment à bord de l’avion papal, au milieu d’entre nous ? Partiront-ils quelques jours plus tard ?

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Sur le tarmac de l’aéroport, les réponses ne se font pas attendre. Alors que je suis au téléphone avec Radio Vatican  pour raconter mes impressions, je vois mes confrères coller leur nez contre la vitre du minibus nous rapprochant de l’avion. Les caméras s’allument.

Sous nos yeux ébahis, 12 réfugiés montent les escaliers de l’entrée avant de l’appareil, celle par laquelle entrent le pape et ses collaborateurs (les journalistes montent par l’arrière). L’un d’entre eux porte un enfant dans ses bras. C’était donc vrai ! Nous vivons un moment historique.

N’ayant plus accès à Internet, j’appelle ma collègue à Rome (oh combien précieuse) qui au même moment, a reçu un communiqué du Vatican : ils sont 12 Syriens, tous musulmans, dont trois familles et six enfants.

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Tous musulmans : je soupire déjà à l’idée de la polémique qui va se créer, en France, y compris chez certains fidèles catholiques. Musulmans, oui, mais fuyant les même conflits que leurs frères chrétiens persécutés. Leurs maisons ont été bombardées dans la banlieue de Damas par l’armée de Bachar al-Assad, d’autres sont originaires de Deir el-zor, zone contrôlée par l’Etat islamique, dont ils ont fui les terroristes.

Le pape dit ne pas avoir choisi entre chrétiens et musulmans, ceux-là faisaient partie des rares familles de réfugiés de Lesbos ayant leurs papiers en règles et étant arrivés avant le 20 mars, date de l’entrée en vigueur de l’accord UE-Turquie. Fin de l’histoire. Nous envoyons un « Urgent ». L’avion décolle.

L’aventure est loin d’être finie puisqu’en près de 2 heures de vol, il va falloir en savoir plus sur ces réfugiés et ce geste spectaculaire, lors de la conférence de presse du pape François, et préparer l’envoi d’une nouvelle dépêche. Le tout avec un énorme plateau-repas délicieux (et chaud !) avec serviettes en tissu, tasses en porcelaine et vrais couverts, servi par Alitalia. Nous avons à peine le temps de l’engloutir, et de toute façon il nous encombre. L’ordinateur prend toute la place sur la tablette.

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© Twitter/@FannyCarrier, Journaliste AFP à bord de l’avion papal.

Dans l’avion, nous ne pouvons pas voir tout de suite les 12 réfugiés, séparés de nous par des rideaux. Mais pendant la conférence de presse du pape, on entend derrière ses mots quelques pleurs d’enfants.

Soudain, dans l’allée, je vois s’approcher une maman dont le visage est entouré d’un hijab blanc. Elle s’approche, précédée de son mari, tenant sa petite fille par la main : une pause pipi s’impose !

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Ils sont souriants et intimidés, se laissent prendre en photo mais impossible de les interroger, les services de sécurité demandent de ne pas les déranger. Le moment des interviews sera pour plus tard, une fois arrivés à Rome, au siège de la communauté Sant’Egidio, au cœur du Trastevere. Cette communauté de laïcs catholiques est un peu considérée comme la diplomatie officieuse du Vatican, et aussi une experte reconnue dans l’accueil des réfugiés. C’est elle qui a mis en place, récemment, un “couloir humanitaire“ entre le Liban et l’Italie pour aider d’autres réfugiés syriens, avec l’appui du gouvernement italien et d’organisations chrétiennes.

Réalisent-ils ce qui vient de leur arriver ? C’est sans doute la première fois pour ces enfants qu’ils prennent l’avion – et quel avion ! Plus tard, on saura que le pape est venu à leur rencontre dans la cabine. Depuis, le petit Riad, fils de Nour et Hassan, microbiologiste et ingénieur, ne cesse d’embrasser la photo du pontife.

A l’arrivée, le pape François salue à nouveau les réfugiés Syriens… qui disparaissent bien vite au poste de carabiniers italiens de l’aéroport de Ciampino, conduits pour être interrogés, comme le veut la législation italienne, et pour que leur visa humanitaire soit vérifié. Pour eux, l’aventure se poursuit (apprentissage de l’italien, demande d’asile), mais un énorme poids vient de leur être enlevé. Le soir-même, ils dormiront pour la première fois depuis longtemps dans un vrai lit, pourront se doucher, prendre un repas chaud. A ceux qui critiquaient déjà ce geste, le pape a répondu en paraphrasant Mère Teresa : « ce n’est qu’une goutte d’eau dans la mer, mais après, la mer ne sera plus la même ».

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Le pape ne s’est pas contenté d’un geste spectaculaire. Sur place, il a eu un discours aux accents fortement politique à l’égard de l’Europe, et de la communauté internationale, invitant ses dirigeants à s’attaquer aux causes de la crise migratoire : la guerre qui perdure en Syrie, le trafic d’armes, les soutiens financiers et politiques aux terroristes, le trafic d’être humains… C’est pour que ces mots ne soient pas vains que ce pape, qui privilégie toujours l’action à la parole,  y a joint un geste pour bouleverser les consciences.

Juifs et musulmans solidaires avec les migrants

Il n’y a pas que le pape François et les catholiques qui se soucient du sort des migrants. Aux côtés des chrétiens, juifs et musulmans ont aussi élevé la voix et lancé des initiatives, en France comme à l’étranger, pour venir en aide aux réfugiés de plus en plus nombreux à fuir la guerre, notamment des Syriens.

Dimanche dernier, le n°2 du Conseil français du culte musulman (CFCM), Abdallah Zekri, a ainsi suggéré aux fidèles de destiner aux migrants les fonds collectés pour l’Aïd el-Adha, qui sera fêtée le 24 septembre 2015. L’Aïd el-Adha, aussi appelée l’Aïd el-Kébir (grande fête) commémore la soumission d’Ibrahim (Abraham dans la tradition juive) à Dieu, lorsqu’il accepte de sacrifier, sous l’ordre de Dieu, son fils unique Ismaël, substitué in extremis par un mouton.

En commémoration, les musulmans sacrifient une bête de troupeau qu’ils partagent ensuite avec leurs proches ou des pauvres. Un sacrifice par délégation ou procuration est possible : l’argent correspondant au prix de la bête permet alors de tuer l’animal dans un autre pays pour que la population locale en profite.

« Nous pourrions peut-être imaginer cette année une nouvelle forme de solidarité pour venir en aide aux migrants, en collectant les fonds du sacrifice à leur profit », a suggéré le secrétaire général du CFCM dans un communiqué. « Quatre-vingt pour cent de ces migrants viennent de pays musulmans, il ne faudrait pas que la solidarité vienne uniquement des autres », a aussi plaidé Abdallah Zekri. Une allusion, écrit l’AFP dans une dépêche reprise par Respect Mag, « aux propos du pape François », dimanche dernier, « invitant chaque paroisse ou communauté religieuse catholique en Europe à accueillir une famille de migrants. »

« Notre solidarité doit être totale, quelles que soient la couleur de peau, la nationalité ou la religion des migrants en détresse », a insisté le représentant du CFCM.

L’entraide fait partie des valeurs capitales en Islam, a rappelé le CFCM  : « Dieu dit :’Entraidez-vous dans l’accomplissement des bonnes œuvres et de la piété et ne vous entraidez pas dans le péché et la transgression’ (Sourate dite de « La Table Servie ») ».

D’autres instances musulmanes ont rejoint l’appel

Le CFCM n’est pas le seul à avoir fait cet appel. Plusieurs fédérations musulmanes se sont empressées de lui emboiter le pas, comme l’a rapporté La Croix.  L’Union des Mosquées de France (UMF), par exemple, a appuyé l’idée suggérée par le CFCM pour l’ Aïd-el-Adha, en rappelant à  ceux « qui n’ont pas (encore) réservé » leur mouton, que « l’acte sacrificiel reste (…) une recommandation alors que porter assistance aux personnes en danger est une obligation religieuse et morale et un devoir citoyen ».

Une solution à laquelle le Secours islamique a aussi adhéré, comme on peut le voir actuellement sur leur site.

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Le CFCM propose aussi une autre forme de solidarité : donner l’argent économisé pour un deuxième pèlerinage à La Mecque aux migrants« celles et ceux qui ont déjà accompli leur devoir de pèlerinage et qui souhaitent le réitérer » pourraient plutôt participer « à une collecte en faveur des migrants ».  L’Aïd-El-Adh marque en effet aussi la fin du hajj, la période de pèlerinages, durant laquelle les fidèles sont appelés à se rendre sur les lieux saints (tels La Mecque ou Médine).

Dernière suggestion imaginée par l’UMF : à l’occasion du Nouvel an hégirien 1437 (célébré le 14 octobre prochain), «  les réfugiés rentrent dans plusieurs des huit catégories, citées dans le saint Coran, pour recevoir une part de l’impôt de solidarité qu’est Zakat el Mal », c’est-à-dire l’aumône pour les pauvres. La première journée de la nouvelle année musulmane commémore l’hégire (« exil » ou « rupture »), en 622, lorsque le prophète Mahomet quitta la Mecque avec ses compagnons pour Médine, afin d’y fonder une communauté de foi, l’oumma.

Les organisations juives aussi

En France, les organisations juives ont aussi participé à cet élan de solidarité religieuse en faveur des réfugiés. En même temps que le pape, le grand rabbin Korsia, dimanche dernier, avait déclaré à la synagogue de la Victoire, à Paris : « Les migrants sont tous nos frères en humanité » et appelé la France à un « sursaut civique et humain ». Puis, à l’initiative du grand rabbin, plusieurs organisations juives se sont réunies au Consistoire central de France, le 9 septembre. Ces organisations se sont alors engagées à accompagner les réfugiés « dans leurs démarches, notamment administratives et médicales », et à proposer « un soutien psychologique et humain » ou l’accueil « des enfants isolés ».

L’objectif, comme l’avait précisé le grand rabbin de France dimanche, était de concrétiser ce précepte biblique : « Tu aimeras l’étranger comme toi-même, car tu as été étranger en terre d’Égypte » (Lévitique 19, 34).

Solidarité européenne ?

La solidarité musulmane n’est pas nouvelle : pour rappel, le Secours islamique de France s’était aussi associé aux  ONG Médecins du Monde, Solidarités international et Secours catholique, fin juin dernier, pour lancer une action d’urgence à Calais, face à l’afflux de milliers de migrants dans la ville portuaire, principal point d’accès pour la Grande-Bretagne.

Les mouvements d’aide aux migrants de la part de musulmans s’exercent aussi en dehors des frontières françaises. Par exemple, en Hongrie, où pourtant, 66% de la population “rejetterait” les migrants, des associations musulmanes se sont mobilisées pour venir en aide aux réfugiés, comme le montrait ce reportage de France 24 le 4 septembre dernier.

La solidarité des organisations juives dépasse elle aussi les frontières. Le Times of Israël explique ainsi le rôle de l’Alliance inter-religieuse pour les réfugiés syriens, qui comprend de nombreuses organisations juives, dans le camp de réfugiés de Zaatari, en Jordanie. Plusieurs organisations juives y aident ouvertement des réfugiés majoritairement musulmans.

Parmi les organisations juives, se trouve par exemple la Coalition juive pour les réfugiés syriens en Jordanie. Les partenaires de cette coalition (Fond de soutien de Monde Juif du Royaume Uni, Ligue Antidiffamation) sont aussi en train de lever des fonds pour les migrants parvenus à rejoindre l’Europe.

Photo d’Aylan : le pape encourage chaque paroisse d’Europe à accueillir des migrants. Opportunisme ?

Décidément, la publication de la photo d’Aylan, un enfant syrien de 3 ans mort noyé dans une embarcation de migrants, et dont le corps a été retrouvé sur une plage turque, a créé une véritable onde de choc. Depuis, tout le monde y va de son commentaire ou de sa réaction : politiques, associations… et le pape.

Dimanche, à l’Angélus, François a fait un appel particulièrement fort pour que « chaque paroisse, chaque communauté religieuse, chaque monastère, chaque sanctuaire d’Europe accueille une famille, à commencer par mon diocèse de Rome ». Pour avoir une idée, on compte en France, en Italie et en Allemagne plus de 50 000 paroisses, ce qui fait déjà du monde à accueillir. En lançant cet appel au moment où la photo d’Aylan fait le tour du monde, peut-on taxer le pape d’opportunisme ?

En réalité, le pape n’a pas attendu ce moment pour s’intéresser au sort des migrants. Son tout premier déplacement en dehors de Rome, trois mois à peine après son élection, fut sur l’ile de Lampedusa, à la grande surprise de tous. Son déplacement et son discours là-bas, invitant à sortir de la « globalisation de l’indifférence », avaient encouragé les habitants de l’île et permis d’attirer l’attention des politiques italiens sur la question de l’immigration… pour un temps. Le pape a aussi évoqué le sort des migrants lors de son discours au Parlement européen, à Strasbourg, en novembre 2014. Oui, mais le pape se contente de discours, pourra-t-on argumenter. Pas seulement.

Récemment, la pharmacie du Vatican a par exemple mis à disposition de nombreux médicaments gratuits, qui sont ensuite distribués, à travers l’aumônerie du pape, à plusieurs centres d’accueil de migrants à Rome. Le 1er octobre 2014, François avait aussi reçu une trentaine de survivants érythréens à un naufrage au large de Lampedusa. En septembre 2013, le pape avait déjà fait un appel aux congrégations religieuses, pour que leurs « couvents vides ne soient pas transformés en hôtels pour gagner de l’argent », mais accueillent au contraire des « réfugiés ». Enfin cette fois, le pape montre aussi l’exemple puisque les deux paroisses du Vatican, Saint-Pierre et Sainte-Anne, accueilleront elle aussi prochainement deux familles de réfugiés.

Enfin, l’Eglise, ce n’est pas seulement le pape et le Vatican : de nombreuses paroisses, associations, communautés religieuses sont déjà sur le pied de guerre et accueillent des migrants (en Italie, les communauté de Sant’Egidio ou Caritas, en France, le Secours catholique ou le Service jésuite des réfugiés, par exemple).

Ce que l’on pourrait regretter cependant dans cet appel du pape, c’est que l’Europe n’est pas la seule responsable du sort des migrants. D’autres puissances mondiales, ayant parfois joué un rôle dans les guerres que les migrants fuient aujourd’hui, pourraient elles aussi fournir leur aide, que ce soit un véritable accueil dans leur pays ou une aide financière. Le 5 septembre, une tribune du New York Time expliquait ainsi :

« La guerre civile syrienne a créé plus de 4 millions de réfugiés. Les Etats-Unis en ont accueilli environ 1500. (…) n’avons-nous pas une part de responsabilité envers les réfugiés qui fuient les combats ? Si nous avons armé les rebelles syriens, ne devrions-nous pas aussi aider ces gens ? Si nous avons échoué à apporter la paix en Syrie, ne pouvons nous pas aider les gens qui ne peuvent attendre pour la paix plus longtemps ?(…) ».

La tribune remarque que d’autres pays se taisent ou prétendent que la catastrophe des réfugiés n’est qu’un problème européen : le Canada n’a accueilli que 1074 syriens en août, l’Australie 2200.

« Le pire sont les états du pétrole. Selon les derniers décomptes d’Amnesty International, combien de réfugiés syriens ont été accueilli par les Etats du Golfe et l’Arabie saoudite ? Zéro. »

Portrait : Seydou, Lampedusa comme terre d’adoption

En mai 2015, je suis allée à la rencontre de la famille Maggiore, à Lampedusa, qui a accueilli Seydou, jeune migrant Sénégalais rescapé d’un énième naufrage au large de l’île sicilienne. J’ai pu réaliser son portrait pour le magazine La Vie. Voici quelques extraits. Pour lire l’intégralité de l’article, c’est par là (lien payant).

“Toi, tu es le lait ! Et moi, le charbon !“ Seydou regarde “mammà Piera“ et esquisse un sourire timide. Piera éclate de rire et passe ses bras autour de son cou. “ C’est notre jeu à nous“, explique-t-elle. Un sorte de rituel entre mère et fils, lien récent qui unit à Lampedusa deux êtres de couleur de peau différente. Depuis un an et demi, Seydou vit chez Piera et Lillo Maggiore. Habitués à offrir gîte et couvert aux migrants rescapés des naufrages survenus au large des côtes, ce couple d’insulaires n’a pas hésité une seconde quand l’association Amici dei Bambini leur a proposé de prendre sous tutelle cet adolescent de 17 ans. Aujourd’hui, Seydou parle parfaitement italien, suit des cours à l’école d’hôtellerie, sert les pâtes al dente et joue dans le club de foot du centre-ville. Le Sénégal, son pays d’origine, n’est pourtant jamais loin : chaque semaine, “mammà Sira“ répond au bout du fil, depuis le village de Comodi, près de Tambacounda. Le matin, il se lève avec le soleil, à 5h15 précises, et fait sa prière. Le soir, quand le disque orange disparaît derrière la ligne d’horizon de la méditerranée, Seydou répète les mêmes gestes : il se passe de l’eau sur le visage, les bras et les jambes, se glisse dans sa chambre et s’adresse à Allah.

(…)

Ces gestes quotidiens et ces voix familières au téléphone lui parviennent comme les ersatz de sa vie passée. A Comodi, Seydou n’allait pas à l’école, trop occupé auprès du bétail. “Un jour, dans l’intérieur des terres de l’île, nous avons rencontré des chèvres, se souvient Lillo. Il s’est mis à les appeler en pular, son dialecte. Les bêtes se sont rassemblées et ont avancé.“ Dans un pays où l’espérance de vie atteint à peine 56 ans, et où près de 80% de la population rurale est pauvre , les adolescents se retrouvent vite à tenir le rôle de “chef de famille“. Un travail rude, qui ne suffit pas à nourrir toute la fratrie : son père, ses trois épouses, et leurs nombreux enfants. La faim conduit ses parents à l’envoyer à la quête de l’eldorado européen. Seydou a 16 ans quand il entame un périple de près de trois mois. “Mali… Burkina Faso… Niger… Libye“, le jeune homme énumère d’une voix lasse les états parcourus, à pied, en autocar ou en jeep, en grande partie sous l’écrasante chaleur du Sahara. Une fois les côtes libyennes atteintes, il embarque sur un canot pneumatique. Une centaine de personnes est à bord. (…)

Accéder à l’intégralité de l’article (lien payant).

“Lipadusa“, histoires de vies et de mer…

Lipadusa, storie di vita e di mare. C’est le titre du premier livre de photos publié par mon ami Calogero Cammalleri, photographe de 21 ans seulement, rencontré en janvier 2014 à Lampedusa.

A l’époque, il n’avait que 20 ans et semblait peu sûr de lui. Il se promenait, hésitant, dans la via Roma, rue centrale de Lampedusa, prenant de loin quelques photos de vieillards assis sur des bancs ou de chiens errants. Mais il regardait avec un air dépité ses clichés pourtant déjà très réussis. “Je n’y arrive pas, j’ai pas trouvé ‘le truc'”, me disait-il avec l’humilité authentique d’un jeune débutant. Il avait été envoyé par Fabrica, centre de recherche et de communication du groupe Benetton, pour un projet photographique sur cette petite île au large de la Sicile, plus proche de la Tunisie que des côtes italiennes, et tristement connue pour son drame des embarcations de migrants venant régulièrement s’y échouer.

© Calogero Cammalleri
© Calogero Cammalleri

(voir le récit de mes aventures là bas).

Pourtant, c’est bien l’équipe de Fabrica qui est venue le chercher. Je ne l’ai appris que plus tard, le 23 septembre dernier à Rome, quand j’ai eu le bonheur de pouvoir assister à son exposition et à la présentation publique de son premier ouvrage photographique. Le tout dans un endroit sublime, avec des lectures de textes par des acteurs, relatant les histoires de migrants ayant survécu à de terribles naufrages.

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L’équipe de Fabrica avait déjà vu ses très belles photos… dont l’une avait été exposée en grand format sur un panneau publicitaire lumineux  à Time Square (New York) :

Il s’agit de la photo en bas 😉

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Cette photo d’un jeune garçon au regard perçant avait d’ailleurs déjà été utilisée pour la couverture d’un roman :

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Convaincu de son talent, ils décident de miser sur lui. Le projet photographique va de soit : lui aussi est en quelque sorte un “migrant”. Né à Palma di Montechiaro, en Sicile, il émigre avec sa famille en Allemagne alors qu’il n’a que 3 ans. 17 ans plus tard, il fait le voyage retour… jusqu’à Lampedusa, terre appartenant à la Sicile, et symbole de l’immigration.

Calogero commence à faire des photos à l’âge de 16 ans. Il ne prend jamais aucun cours et apprend seul, sur le tas. “J’avais une petit appareil photo numérique, je voulais juste m’exprimer, explique-t-il dans cette vidéo pour Vogue italie, dans un italien teinté d’allemand. J’ai commencé à photographier ma famille, mes petits cousins, mes amis à l’école.“

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Pendant neuf mois, Calogero va habiter à Lampedusa, rocher isolé en pleine méditerranée. Neuf mois sur une île de seulement 20,2 km2. A 205 km de la Sicile, et 167,2 km de la Tunisie.  “Au début, c’était difficile. C’était une première expérience pour moi loin de ma famille, il fallait nouer de nouvelles amitiés, raconte-t-il encore dans cette vidéo. Puis le 3 octobre 2013, avec le naufrage de plus de 300 migrants, l’île a été envahie de journalistes et de photographes. Je n’étais pas le bienvenu chez les habitants”… lassés d’être envahis par les médias.

© Calogero Cammalleri
© Calogero Cammalleri

Au bout d’un moment, Calogero finit pourtant par s’intégrer auprès des habitants. Ces derniers lui lancent : “quand tu auras fini de faire tes photos, viens donc déjeuner à la maison !”. Au cours de l’année, il se lie même d’amitié avec les pêcheurs de l’île.

© Calogero Cammalleri
© Calogero Cammalleri

Je suis heureuse qu’il m’ait rappelé, quand je suis allée le voir à l’exposition à Rome en septembre, que j’ai finalement un peu contribué à ce lien privilégié qu’il a noué avec eux… quand ce 2 janvier 2014, je lui proposai alors de m’accompagner, à l’improviste, sur le bateau du pêcheur Giuseppe. Nous étions ravis. Nous avions passé l’après-midi entière sur le bateau à le regarder pêcher, patiemment… et à contempler la beauté des variations de la lumière du soleil sur les rivages de l’île et la méditerranée, jusqu’à la tombée de la nuit. Voici deux photos souvenir (dont une en noir et blanc, prise par lui) :

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Quelques semaines ou mois plus tard, Calogero déjeune régulièrement avec eux, part souvent en mer sur le bateau de l’un ou l’autre, joue aux cartes avec les vieux loups de mer au crépuscule… “J’ai appris que pour faire des photos plus ‘intimes’, je devais vivre avec ces gens. Ne pas venir en me présentant directement comme photographe avec mon appareil à la main. Simplement vivre avec eux”, raconte-t-il.

poissonBelle leçon de vie… et de photographie. Le résultat est époustouflant. Je vous laisse admirer. Et lui souhaite la plus belle carrière possible. Même s’il ne cherche pas la célébrité… j’espère qu’il réalisera tous ses projets.

Voici je crois ma préférée du livre Lipadusa, Storie di Vita e mare :

© Calogero Cammalleri
© Calogero Cammalleri

Un mois après, fin octobre, Calogero a pu avoir le bonheur de revenir à Lampedusa pour y inaugurer son exposition. L’occasion pour lui, entre autres, de faire le bonheur du petit Sergio qui a reçu son drôle de portrait !

© Calogero Cammalleri
© Calogero Cammalleri

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THE END

Lampedusa, carnet de voyage (1) « Une île dans l’île »

Post initialement publié sur mon ancien blog “La Feli-città“.

*A partir de notes prises le 1er janvier 2014, à Lampedusa.

Il est 13h26. Je suis arrivée hier soir en avance sur l’île de Lampedusa, vers 20h30 au lieu des 21h prévues : la dizaine de personnes attendues pour le vol Palerme/Lampedusa étant au grand complet une bonne heure avant le vol, le pilote a simplement décidé de partir une demi heure plus tôt ! « Meno male » (tant mieux) !

C’est encore le début de mon aventure, et déjà, tant de choses à raconter.

J’ai eu la matinée pour m’émerveiller de cette île sublime et sa mer aux reflets turquoises. Et de ressentir une légère sensation d’isolement, sur cette île si minuscule (20,2 km2 seulement), perdue au milieu de l’immensité de la Méditerranée.

Administrativement en Europe, bien que plus proche de l’Afrique que de la Sicile, ce positionnement géographique en fait vraiment une île unique. Ici, on n’est pas en Italie. On n’est pas non plus au Maghreb. Pourtant, c’est amusant comme les maisons blanches et les barques des pêcheurs me rappellent parfois plus Tunis que la Sicile…

Mais il suffit d’entrer dans un café, d’entendre les habitants parler en dialecte lampedusien –similaire, il me semble, au dialecte sicilien-, avaler leur ristretto et déguster des cannoli pour se rappeler qu’on n’est pas loin du Sud de l’Italie ! Quant aux visages des vieux lampedusiens, c’est pareil. Leur teint hâlé et leur sourcils noirs rappellent tant les faciès des Siciliens que ceux des Tunisiens….

Nouveau port

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« Ce n’est pas une île comme les autres. Il n’y a pas ce rapport avec le continent qu’il y a sur les autres îles, comme la Sicile, par exemple. Là, nous sommes seuls. C’est une île dans l’île, au milieu de la méditerranée« , me raconte Salvatore, Toto pour les intimes, gérant d’hôtels touristiques, qui habite l’île depuis une bonne quarantaine d’année.

Toto

Quand il dit « nous sommes seuls, c’est une île dans l’île », Toto ne fait pas simplement référence au positionnement géographique de Lampedusa. Les habitants de l’île se sentent véritablement isolés… de la Sicile, du reste de l’Italie, de l’Europe. Isolés, voire, abandonnés de leur gouvernement. Sur la question des migrants, mais pas seulement.

Pendre l’avion pour la moindre complication médicale

A l’aller, j’ai dû attendre 4h à l’aéroport de Palerme avant mon vol, prévu à 20h, pour Lampedusa. Vers 19h, je me suis rendue dans une salle d’embarquement vide, éclairée par la lumière blafarde des néons. Pendant un instant, je me suis demandée si je n’allais pas être seule à prendre l’avion. J’ai finalement aperçu une jeune fille à l’air sympathique, qui attendait déjà, seule.

Je me suis assise près d’elle après l’avoir salué. Quelques minutes plus tard, une autre jeune fille et ses parents sont venus s’installer à côté de nous. En se levant pour aller acheter une pizza, la jeune fille était pliée de douleur, la main appuyée sur son dos. Je ne sais pas si elle s’était bloqué le dos ou avait subit une intervention chirurgicale. Mais j’ai vite compris qu’elle avait dû faire l’aller-retour Palerme/Lampedusa pour un problème médical.

A Lampedusa, il n’y a pas d’hôpital. Seulement un « poliambulatorio », centre médical sûrement très mal équipé.

« On ne nait pas à Lampedusa »

Plus tard, je réaliserai également qu’« on ne nait pas à Lampedusa », comme me le dira d’un air ironique Annalisa, co-fondatrice de l’association culturelle et de défense des immigrés de l’île, Askavusa (prononcer : « Askaosa »). Je lui ai demandé si elle était née sur l’île.

En réalité, à moins d’avoir un bébé prématuré et de ne pouvoir faire autrement, toute les femmes enceintes doivent se rendre à quelques jours/semaines du terme de leur grossesse, en Sicile, et louer un hôtel sur place – si elles n’ont pas de familles ou proches pour les loger- afin d’être sûres de pouvoir être prises en charge par un hôpital au moment d’accoucher.

aéroport de Lampedusa

Tout ça, on l’imagine, coûte beaucoup de sous. Billets d’avion ou de navette maritime (mais il faut être prêt à faire 9h de trajet en mer!), location d’hôtels, s’ajoutent aux frais médicaux.

Pas de cinéma, pas de bibliothèque, pas de discothèque…

Dans la salle d’embarquement, je me décide à parler à la première jeune fille, qui me confirme être de Lampedusa, et lui demande de me parler de son île. « Pour les jeunes, il n’y a pas grand chose à Lampedusa, me raconte-t-elle d’une voix lasse. Moi, j’y habite depuis toujours, donc je suis habituée. Mais il n’y a pas de cinéma, pas de bibliothèque. Pas d’université. Seulement le lycée scientifique. Pas de discothèques, non plus… Et pour se soigner, on doit prendre l’avion. C’est pas facile. » 

Pour faire des études supérieures, pas le choix : on quitte le bercail et on rejoint la Sicile ou le continent.

Je lui demande si malgré tout elle reste attachée à son île, ses beaux paysages, ses traditions… « Oui, j’y suis attachée. Mais c’est vrai que pour les jeunes ce n’est pas facile. En général on n’y trouve pas de boulot non plus. Moi j’ai quand même trouvé un job– Jessica est coiffeuse- alors j’y suis restée, car j’ai aussi toute ma famille et tous mes amis ici. »  

L’essence à 2,40 € le litre, le pot de Nutella à 7 €

Le lendemain, un petit tour en voiture avec Toto, gérant d’hôtel, mais aussi descendant d’une famille de marins et amis des pêcheurs, rencontré au Café du Port le matin, me fera comprendre à quels autres soucis sont confrontés les Lampedusiens. Après m’avoir montré « Cala Pisano », anse de l’île avec une vraie piscine naturelle d’eau de mer bleue turquoise transparente, Toto doit s’arrêter pour faire le plein.

Le litre est à 2,40€, alors qu’il oscille autour de 1,50 € en France, et 1,80 € en Italie. Bref, largement au dessus de la moyenne européenne actuelle. Les pêcheurs eux-mêmes doivent délaisser leurs bateaux à moteur à cause du prix du gasoil qui ne cesse de grimper.

Sur une île, tout est importé. Alors, les prix grimpent. Gourmands s’abstenir : le pot de Nutella, par exemple, est à 7 € !

Coupures d’électricité, routes abimées…

Ce n’est pas tout. Le 3 janvier, alors que je m’apprête à rejoindre mes amis lampedusiens via Roma, seule rue piétonne du centre de l’île, panne d’électricité dans mon studio. Je rassemble mes affaires à tâtons, et ouvre ma porte. Ma terrasse surplombe le port. Drôle de sensation. L’île est plongée dans le noir. Je pensais que les plombs avaient sauté chez moi. En fait, c’est  toute l’île qui est touchée.

Obscurité totale.  Le port a disparu. Les reliefs des collines, des falaises aussi. On dirait que l’île a été absorbée par la nuit… Seules les étoiles, dont l’intensité lumineuse s’est accentuée dans l’obscurité, me rappellent que je suis toujours sur la terre ferme. Sans électricité, l’isolement de l’île est à son comble. Le phare continue-t-il de faire des signaux aux bateaux dans ces cas-là, ou Lampedusa est-elle définitivement rayée de la Méditerranée ?

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Heureusement, la via Roma n’est pas loin, et les jeunes Lampedusiens s’amusent à se diriger grâce à leurs briquets, lampes de poches ou lumières de téléphones portables. Je retrouve mes amis devant le Royal, leur QG pour prendre l’apéro. « Les coupures, ça arrive souvent ici. Après, sur l’île entière, c’est plus rare » , m’explique Francesca, qui fait elle aussi partie de Askavusa.

Et puis il y a la voiture d’Aziz, propriétaire de mon studio, qui fait des secousses sur la route me conduisant à l’aéroport, le matin du 5 janvier, à l’aube. Moi, je m’en fous, je dors à moitié. Mais Aziz grommelle : « cela fait des années qu’ils étaient censé rénover les routes. Tu parles ! «  ». Il n’est pas le seul à s’en plaindre.

« O scià »

Avant d’embarquer, Jessica m’apprend  un mot de dialecte lampedusien  : « o scià ». « Cela veut dire ‘trésor’, ‘joie’… cela se dit à son amoureux, à un bébé… mais en fait, ici, on le dit à tout ceux qu’on apprécie ! On se dit à tous ce petit mot doux, car on se connaît tous sur l’île !« 

Si l’île les isole du reste de l’Italie, elle rapproche d’autant plus les habitants. Ici, tout le monde se connaît, se salue, se donne des accolades… et est fier d’appartenir à « son île ».

Lampedusa, carnet de voyage (2) : l’île à la mémoire des migrants

Post initialement publié sur mon ancien blog, “La Feli-città”,  après un voyage effectué à Lampedusa du 31 décembre 2013 au 3 janvier 2014.

Comme expliqué dans mon introduction, Lampedusa sans les migrants… ça n’existe pas. Le centre des migrants « vidé » (à l’exception des 17 migrants restés pour être entendus comme témoins dans l’enquête sur les passeurs qui les auraient aidés à venir), leur présence, leur histoire, leur mémoire, ainsi que celle des migrants venus avant eux depuis au moins une bonne vingtaine d’année, reste omniprésente sur l’île.

Au fil des années, divers symboles érigés en leur hommage, volontairement ou involontairement, ont transformé l’île en véritable lieu de mémoire des drames de migrants en Europe. Lampedusa deviendra-t-elle un jour un lieu de « pèlerinage » en mémoire de ces hommes, femmes et enfants qui ont risqué et trop souvent perdu leur vie pour tenter d’en vivre une meilleure ?

Le cimetière d’épaves

Sur ces épaves, des inscriptions arabes, de la rouille, de la peinture à moitié effacée, des antennes tordues…

Premier lieu de témoignage de leurs naufrages, créé de façon spontanée, le « cimetière d’épaves », en bordure du nouveau port, où je logeais. Avec le temps, une bonne douzaine de bateaux échoués ont été stockés derrière un terrain de foot à quelques mètres du port. Sur ces épaves, des inscriptions arabes, de la rouille, de la peinture à moitié effacée, des antennes tordues… Des embarcations de fortunes capables d’embarquer une petite vingtaine de passager, sur lesquelles on imagine la bonne centaine de migrants entassés, les yeux rivés vers l’horizon, espérant un jour voir un petit bout de terre et rejoindre le « rêve européen ».

Un carré de terre réservé aux migrants disparus

Sur la pointe ouest de l’île, vers « cala pisana« , se trouve un autre lieu, plus officiel, en souvenir des migrants disparus en mer. Il s’agit, tout simplement, du carré de terre du cimetière de l’île réservé aux migrants. Au milieu de pierres tombales d’un blanc éclatant, ornées d’icônes en tous genres des fervents italiens catholiques, se trouve un petit bout de pelouse, avec de simples croix en bois. Sur ces croix, des numéros remplacent les noms.

Heureusement, ces sépultures ont été refleuries il y a peu de temps, pour la commémoration du naufrage du 3 octobre 2013.

La « porte de l’Europe »

Toujours sur la pointe ouest de l’île, mais plus au sud, se trouve cala Francese. A quelques pas de cette baie, un véritable monument officiel, en hommage aux migrants, a été érigé et conçu par le sculpteur italien Mimmo Paladino… Curieusement, et de façon assez hypocrite, il fut inauguré par l’ancien maire de l’île, Bernadino de Rubeis, dont le parti, le Mouvement pour l’autonomie sicilienne, était proche de la Ligue du Nord, formation d’extrême droite italienne, très hostile à l’immigration.

« Une chose est de construire une fausse porte, une autre est d’en ouvrir une vraie »

Ce monument, intitulé « porte de L’Europe » (ou « porte de Lampedusa »), de cinq mètres de haut et trois mètres de large, face à la mer et en direction de l’Afrique, ne peut que susciter une grande émotion quand on le voit en vrai. Mais beaucoup critiquent son caractère « hypocrite ». Censé symboliser l’ouverture de l’Europe aux migrants africains (une porte ouverte), il rappelle aussi que la plupart de ces réfugiés sont morts en tentant de rejoindre le continent européen… et ce aussi à cause des lois italiennes empêchant aux pêcheurs de leur porter secours. Il ne dit pas, non plus, que la plupart de ces migrants vers qui on tend une porte fictive, seront enfermés pendant de longs mois dans le centre d’ »accueil » de Lampedusa, sans pouvoir demander l’asile que nombre d’entre eux sont pourtant en droit de réclamer.

« Une chose est de construire une fausse porte, une autre est d’en ouvrir une vraie », note ainsi avec beaucoup d’amertume le chercheur italien spécialiste du sujet, Paolo Cuttita.

Le jardin de la mémoire – Giardino della memoria

Il se situe sur la route qui longe la côte en direction de la pointe ouest de l’île… en direction de la belle « spiaggia dei conigli ». Autour d’un magnifique « albero inverso », arbre renversé, racines vers le ciel (à chacun son interprétation), 366 plantes attendent de pousser, toutes symbolisant l’un des 366 défunts du naufrage du 3 octobre 2013.

lampedusa arbre inverse

 

Les effets personnels des migrants récupérés sur les épaves

Enfin, et c’est sans doute ce qu’il y a de plus poignant, il y a les objets récupérés par l’association Askavusa dans les embarcations échouées des migrants. Stockés dans un premier temps dans un local, ils ont depuis, à l’heure où je termine cet article, été installés à l’espace « PORTO M », en vue d’une exposition permanente. Brosses à dent, parfums, cassettes audio écrites en arabe, ustensiles de cuisine, biberons… Regarder ces objets échoués à Lampedusa, c’est entrer dans l’intimité de ces voyageurs au destin tragique. C’est imaginer leur dernières heures de vie, entassés dans un petit bateau à écouter une musique qui leur rappelle leur terre natale dont ils s’exilent… Ces objets, finalement, leur rendent toute leur humanité. Ce ne sont plus des « migrants », ni même des naufragés. Ce sont des hommes et des femmes qui nous ressemblent, qui ont emporté avec eux le strict nécessaire pour rester digne et propre, et parfois, aussi, une ou deux photo d’un être cher qu’on n’a pu emmener avec nous dans ce périple incertain.

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