Tag Archives: immigration

Photo d’Aylan : le pape encourage chaque paroisse d’Europe à accueillir des migrants. Opportunisme ?

Décidément, la publication de la photo d’Aylan, un enfant syrien de 3 ans mort noyé dans une embarcation de migrants, et dont le corps a été retrouvé sur une plage turque, a créé une véritable onde de choc. Depuis, tout le monde y va de son commentaire ou de sa réaction : politiques, associations… et le pape.

Dimanche, à l’Angélus, François a fait un appel particulièrement fort pour que « chaque paroisse, chaque communauté religieuse, chaque monastère, chaque sanctuaire d’Europe accueille une famille, à commencer par mon diocèse de Rome ». Pour avoir une idée, on compte en France, en Italie et en Allemagne plus de 50 000 paroisses, ce qui fait déjà du monde à accueillir. En lançant cet appel au moment où la photo d’Aylan fait le tour du monde, peut-on taxer le pape d’opportunisme ?

En réalité, le pape n’a pas attendu ce moment pour s’intéresser au sort des migrants. Son tout premier déplacement en dehors de Rome, trois mois à peine après son élection, fut sur l’ile de Lampedusa, à la grande surprise de tous. Son déplacement et son discours là-bas, invitant à sortir de la « globalisation de l’indifférence », avaient encouragé les habitants de l’île et permis d’attirer l’attention des politiques italiens sur la question de l’immigration… pour un temps. Le pape a aussi évoqué le sort des migrants lors de son discours au Parlement européen, à Strasbourg, en novembre 2014. Oui, mais le pape se contente de discours, pourra-t-on argumenter. Pas seulement.

Récemment, la pharmacie du Vatican a par exemple mis à disposition de nombreux médicaments gratuits, qui sont ensuite distribués, à travers l’aumônerie du pape, à plusieurs centres d’accueil de migrants à Rome. Le 1er octobre 2014, François avait aussi reçu une trentaine de survivants érythréens à un naufrage au large de Lampedusa. En septembre 2013, le pape avait déjà fait un appel aux congrégations religieuses, pour que leurs « couvents vides ne soient pas transformés en hôtels pour gagner de l’argent », mais accueillent au contraire des « réfugiés ». Enfin cette fois, le pape montre aussi l’exemple puisque les deux paroisses du Vatican, Saint-Pierre et Sainte-Anne, accueilleront elle aussi prochainement deux familles de réfugiés.

Enfin, l’Eglise, ce n’est pas seulement le pape et le Vatican : de nombreuses paroisses, associations, communautés religieuses sont déjà sur le pied de guerre et accueillent des migrants (en Italie, les communauté de Sant’Egidio ou Caritas, en France, le Secours catholique ou le Service jésuite des réfugiés, par exemple).

Ce que l’on pourrait regretter cependant dans cet appel du pape, c’est que l’Europe n’est pas la seule responsable du sort des migrants. D’autres puissances mondiales, ayant parfois joué un rôle dans les guerres que les migrants fuient aujourd’hui, pourraient elles aussi fournir leur aide, que ce soit un véritable accueil dans leur pays ou une aide financière. Le 5 septembre, une tribune du New York Time expliquait ainsi :

« La guerre civile syrienne a créé plus de 4 millions de réfugiés. Les Etats-Unis en ont accueilli environ 1500. (…) n’avons-nous pas une part de responsabilité envers les réfugiés qui fuient les combats ? Si nous avons armé les rebelles syriens, ne devrions-nous pas aussi aider ces gens ? Si nous avons échoué à apporter la paix en Syrie, ne pouvons nous pas aider les gens qui ne peuvent attendre pour la paix plus longtemps ?(…) ».

La tribune remarque que d’autres pays se taisent ou prétendent que la catastrophe des réfugiés n’est qu’un problème européen : le Canada n’a accueilli que 1074 syriens en août, l’Australie 2200.

« Le pire sont les états du pétrole. Selon les derniers décomptes d’Amnesty International, combien de réfugiés syriens ont été accueilli par les Etats du Golfe et l’Arabie saoudite ? Zéro. »

Advertisements

Portrait : Seydou, Lampedusa comme terre d’adoption

En mai 2015, je suis allée à la rencontre de la famille Maggiore, à Lampedusa, qui a accueilli Seydou, jeune migrant Sénégalais rescapé d’un énième naufrage au large de l’île sicilienne. J’ai pu réaliser son portrait pour le magazine La Vie. Voici quelques extraits. Pour lire l’intégralité de l’article, c’est par là (lien payant).

“Toi, tu es le lait ! Et moi, le charbon !“ Seydou regarde “mammà Piera“ et esquisse un sourire timide. Piera éclate de rire et passe ses bras autour de son cou. “ C’est notre jeu à nous“, explique-t-elle. Un sorte de rituel entre mère et fils, lien récent qui unit à Lampedusa deux êtres de couleur de peau différente. Depuis un an et demi, Seydou vit chez Piera et Lillo Maggiore. Habitués à offrir gîte et couvert aux migrants rescapés des naufrages survenus au large des côtes, ce couple d’insulaires n’a pas hésité une seconde quand l’association Amici dei Bambini leur a proposé de prendre sous tutelle cet adolescent de 17 ans. Aujourd’hui, Seydou parle parfaitement italien, suit des cours à l’école d’hôtellerie, sert les pâtes al dente et joue dans le club de foot du centre-ville. Le Sénégal, son pays d’origine, n’est pourtant jamais loin : chaque semaine, “mammà Sira“ répond au bout du fil, depuis le village de Comodi, près de Tambacounda. Le matin, il se lève avec le soleil, à 5h15 précises, et fait sa prière. Le soir, quand le disque orange disparaît derrière la ligne d’horizon de la méditerranée, Seydou répète les mêmes gestes : il se passe de l’eau sur le visage, les bras et les jambes, se glisse dans sa chambre et s’adresse à Allah.

(…)

Ces gestes quotidiens et ces voix familières au téléphone lui parviennent comme les ersatz de sa vie passée. A Comodi, Seydou n’allait pas à l’école, trop occupé auprès du bétail. “Un jour, dans l’intérieur des terres de l’île, nous avons rencontré des chèvres, se souvient Lillo. Il s’est mis à les appeler en pular, son dialecte. Les bêtes se sont rassemblées et ont avancé.“ Dans un pays où l’espérance de vie atteint à peine 56 ans, et où près de 80% de la population rurale est pauvre , les adolescents se retrouvent vite à tenir le rôle de “chef de famille“. Un travail rude, qui ne suffit pas à nourrir toute la fratrie : son père, ses trois épouses, et leurs nombreux enfants. La faim conduit ses parents à l’envoyer à la quête de l’eldorado européen. Seydou a 16 ans quand il entame un périple de près de trois mois. “Mali… Burkina Faso… Niger… Libye“, le jeune homme énumère d’une voix lasse les états parcourus, à pied, en autocar ou en jeep, en grande partie sous l’écrasante chaleur du Sahara. Une fois les côtes libyennes atteintes, il embarque sur un canot pneumatique. Une centaine de personnes est à bord. (…)

Accéder à l’intégralité de l’article (lien payant).

Lampedusa, carnet de voyage (2) : l’île à la mémoire des migrants

Post initialement publié sur mon ancien blog, “La Feli-città”,  après un voyage effectué à Lampedusa du 31 décembre 2013 au 3 janvier 2014.

Comme expliqué dans mon introduction, Lampedusa sans les migrants… ça n’existe pas. Le centre des migrants « vidé » (à l’exception des 17 migrants restés pour être entendus comme témoins dans l’enquête sur les passeurs qui les auraient aidés à venir), leur présence, leur histoire, leur mémoire, ainsi que celle des migrants venus avant eux depuis au moins une bonne vingtaine d’année, reste omniprésente sur l’île.

Au fil des années, divers symboles érigés en leur hommage, volontairement ou involontairement, ont transformé l’île en véritable lieu de mémoire des drames de migrants en Europe. Lampedusa deviendra-t-elle un jour un lieu de « pèlerinage » en mémoire de ces hommes, femmes et enfants qui ont risqué et trop souvent perdu leur vie pour tenter d’en vivre une meilleure ?

Le cimetière d’épaves

Sur ces épaves, des inscriptions arabes, de la rouille, de la peinture à moitié effacée, des antennes tordues…

Premier lieu de témoignage de leurs naufrages, créé de façon spontanée, le « cimetière d’épaves », en bordure du nouveau port, où je logeais. Avec le temps, une bonne douzaine de bateaux échoués ont été stockés derrière un terrain de foot à quelques mètres du port. Sur ces épaves, des inscriptions arabes, de la rouille, de la peinture à moitié effacée, des antennes tordues… Des embarcations de fortunes capables d’embarquer une petite vingtaine de passager, sur lesquelles on imagine la bonne centaine de migrants entassés, les yeux rivés vers l’horizon, espérant un jour voir un petit bout de terre et rejoindre le « rêve européen ».

Un carré de terre réservé aux migrants disparus

Sur la pointe ouest de l’île, vers « cala pisana« , se trouve un autre lieu, plus officiel, en souvenir des migrants disparus en mer. Il s’agit, tout simplement, du carré de terre du cimetière de l’île réservé aux migrants. Au milieu de pierres tombales d’un blanc éclatant, ornées d’icônes en tous genres des fervents italiens catholiques, se trouve un petit bout de pelouse, avec de simples croix en bois. Sur ces croix, des numéros remplacent les noms.

Heureusement, ces sépultures ont été refleuries il y a peu de temps, pour la commémoration du naufrage du 3 octobre 2013.

La « porte de l’Europe »

Toujours sur la pointe ouest de l’île, mais plus au sud, se trouve cala Francese. A quelques pas de cette baie, un véritable monument officiel, en hommage aux migrants, a été érigé et conçu par le sculpteur italien Mimmo Paladino… Curieusement, et de façon assez hypocrite, il fut inauguré par l’ancien maire de l’île, Bernadino de Rubeis, dont le parti, le Mouvement pour l’autonomie sicilienne, était proche de la Ligue du Nord, formation d’extrême droite italienne, très hostile à l’immigration.

« Une chose est de construire une fausse porte, une autre est d’en ouvrir une vraie »

Ce monument, intitulé « porte de L’Europe » (ou « porte de Lampedusa »), de cinq mètres de haut et trois mètres de large, face à la mer et en direction de l’Afrique, ne peut que susciter une grande émotion quand on le voit en vrai. Mais beaucoup critiquent son caractère « hypocrite ». Censé symboliser l’ouverture de l’Europe aux migrants africains (une porte ouverte), il rappelle aussi que la plupart de ces réfugiés sont morts en tentant de rejoindre le continent européen… et ce aussi à cause des lois italiennes empêchant aux pêcheurs de leur porter secours. Il ne dit pas, non plus, que la plupart de ces migrants vers qui on tend une porte fictive, seront enfermés pendant de longs mois dans le centre d’ »accueil » de Lampedusa, sans pouvoir demander l’asile que nombre d’entre eux sont pourtant en droit de réclamer.

« Une chose est de construire une fausse porte, une autre est d’en ouvrir une vraie », note ainsi avec beaucoup d’amertume le chercheur italien spécialiste du sujet, Paolo Cuttita.

Le jardin de la mémoire – Giardino della memoria

Il se situe sur la route qui longe la côte en direction de la pointe ouest de l’île… en direction de la belle « spiaggia dei conigli ». Autour d’un magnifique « albero inverso », arbre renversé, racines vers le ciel (à chacun son interprétation), 366 plantes attendent de pousser, toutes symbolisant l’un des 366 défunts du naufrage du 3 octobre 2013.

lampedusa arbre inverse

 

Les effets personnels des migrants récupérés sur les épaves

Enfin, et c’est sans doute ce qu’il y a de plus poignant, il y a les objets récupérés par l’association Askavusa dans les embarcations échouées des migrants. Stockés dans un premier temps dans un local, ils ont depuis, à l’heure où je termine cet article, été installés à l’espace « PORTO M », en vue d’une exposition permanente. Brosses à dent, parfums, cassettes audio écrites en arabe, ustensiles de cuisine, biberons… Regarder ces objets échoués à Lampedusa, c’est entrer dans l’intimité de ces voyageurs au destin tragique. C’est imaginer leur dernières heures de vie, entassés dans un petit bateau à écouter une musique qui leur rappelle leur terre natale dont ils s’exilent… Ces objets, finalement, leur rendent toute leur humanité. Ce ne sont plus des « migrants », ni même des naufragés. Ce sont des hommes et des femmes qui nous ressemblent, qui ont emporté avec eux le strict nécessaire pour rester digne et propre, et parfois, aussi, une ou deux photo d’un être cher qu’on n’a pu emmener avec nous dans ce périple incertain.

objets2

OBJETS3

objets