Tag Archives: Charlie Hebdo

Le pape, sa mère et le coup de poing

On était habitué aux nombreuses boutades et au franc-parler du pape François…  Mais dans ce genre-là, on peut dire qu’il a bluffé tout le monde. Interrogé par un journaliste français sur les limites de la liberté d’expression,  à une semaine des attentats à Charlie Hebdo, le pape a répondu avec cette drôle d’image :

“Si (…) un grand ami dit un gros mot sur ma mère, il doit s’attendre à recevoir un coup de poing !“.

Ceux qui suivent le pape au quotidien,  proches collaborateurs ou vaticanistes, ont peut-être plus l’habitude de ce type de “boutades bergogliennes“. Marco Taquinio, directeur du quotidien des évêques italien L’Avvenire, trouve même, de son coté, que la phrase du pape est “une image géniale“ car la figure de la “mère“ (du moins en Italie et en Argentine ) renvoie à une “sacralité intime, valide sur le plan humain autant pour les croyants que pour les athées“, écrit le site spécialisé de La Stampa, Vatican Insider.

“Ils l’ont bien cherché“ ?

Cette phrase a cependant suscité une incompréhension  dans une partie de l’opinion publique.  Reprenons-la avec son contexte:

“Car il est vrai qu’il ne faut pas réagir violemment, mais si M. Gasbarri (responsable du voyage en Asie, debout à ses côtés, ndlr) qui est un grand ami dit un gros mot sur ma mère, il doit s’attendre à recevoir un coup de poing ! C’est normal… On ne peut pas provoquer, on ne peut pas insulter la foi des autres, on ne peut pas se moquer de la foi !“

Des djihadistes, en plein cœur de Paris, ont assassiné froidement 12 personnes à Charlie Hebdo pour “venger le prophète“ en réaction aux caricatures de Mahomet. On peut difficilement accepter, qui plus est de la part du pape, une telle maladresse à seulement quelques jours de ces atrocités. Quelle était cependant l’intention du pontife ?

Ne pas provoquer ou inciter à la haine

Le message qu’essayait probablement de faire passer le pape, c’est qu’à son humble avis, il vaut mieux éviter d’attiser la haine et plutôt pacifier un contexte déjà conflictuel. Le pape décrit alors la réflexion basique qu’un homme pourrait avoir dès lors qu’on le provoque ou lorsqu’on touche à un point sensible : la violence.  Il ne la justifie pas pour autant.

L’affaire l’Innocence des Musulmans

C’était aussi l’avis d’une partie de Français  au moment de l’affaire des caricatures de Mahomet publiées après une semaine de tension dans le monde musulman après la diffusion du film islamophobe américain L’innocence des Musulmans. Après la diffusion du film sur Youtube, l’ambassadeur américain en Libye avait été assassiné. Une vague de violence s’était emparée de plusieurs pays à majorité musulmane. La France avait du fermer ses ambassades et écoles françaises dans une vingtaine de pays musulmans.  Charlie Hebdo, au nom de la défense de la liberté d’expression, avait cependant décidé de publier des caricatures de Mahomet. Beaucoup avaient alors reproché au journal son “manque de responsabilité“. François Hollande avait ensuite fait le choix de calmer le jeu en plaidant pour “le respect des religions“.

Peu après la publication d’une nouvelle Une de Charlie Hebdo avec une caricature du prophète Mahomet  le 14 janvier, nous assistons à un triste remake de l’affaire L’Innocence des Musulmans avec des vagues de violence dans de nombreux pays musulmans. Au Niger, 4 personnes sont mortes. Une vingtaine d’églises et de lieux de cultes chrétiens ont été brûlés. Le pape a-t-il anticipé la spirale de  violence qui suivrait après cette nouvelle publication ?

Défendre la liberté d’expression…

Dans le même temps, existe la nécessité de défendre la liberté d’expression et le droit de caricature. Un journaliste ou caricaturiste doit-il  se poser la question de sa responsabilité dans un contexte d’une telle violence ? Où s’arrête l’auto-responsabilité, et ou commence l’auto-censure ? Le débat est délicat, mais mérite d’être posé. Il l’est déjà depuis plusieurs années quand on voit les divers procès intentés à Charlie Hebdo. En 22 ans, l’hebdomadaire satirique a fait l’objet d’une cinquantaine de procès. Les 3/4 des procès ont donné raison au journal, explique cet article du Monde.

… qui n’existe que par ses limites

Quand le pape dit “on ne peut pas se moquer de la foi“, légitime-t-il le blasphème ? 0n peut comprendre la stupéfaction des Français, dans un pays laïc où la notion de blasphème a disparu du droit français depuis 1881. La liberté d’expression permet ainsi la moquerie et la satire…. à condition qu’elle ne se transforme pas en injure ou incitation à la haine. En effet, la liberté d’expression n’existe que par ses limites, comme toute liberté en droit français.

Ce “on ne peut pas se moquer de la foi“, est difficile à comprendre. Mais la suite de la déclaration du pape peut rejoindre l’esprit des articles de loi qui, en France, décrivent les limites à la liberté d’expression. Elles sont ainsi décrites sur le site du Ministère de l’Education nationale :

“Limite 2 – Ne pas tenir certains propos interdits par la loi : l’incitation à la haine raciale, ethnique ou religieuse

Limite 4 – Ne pas tenir de propos injurieux : l’injure se définit comme toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait.“

Dans ses propos, le pape affirme ainsi que  “chacun a la liberté, le droit et aussi l’obligation de dire ce qu’il pense pour aider le bien commun“, mais qu’on ne  “peut pas insulter la foi des autres“. Une caricature de Mahomet est-elle pour autant une injure ou une incitation à la haine religieuse ? Ce sera au juge de décider, au cas par cas.

=>  lire la réponse du pape en entier.

Advertisements

Tareq Oubrou : “Les musulmans doivent sortir massivement dans la rue”

Article publié initialement le 8 janvier, au lendemain des attentats à Charlie Hebdo, dans La Vie.

Au Vatican, quatre imams venus prier pour la paix avec le pape condamnent fermement l’attentat survenu mercredi 7 janvier au siège de Charlie Hebdo, à Paris, qui a fait 12 morts.

Si on ne connaît pas encore officiellement les revendications des deux meurtriers qui ont fait irruption dans les locaux de Charlie Hebdo, on sait déjà qu’ils auraient crié « Nous avons vengé le Prophète » et « Allah Akbar ». Depuis la publication en Une de caricatures du prophète Mahomet en novembre 2011, le journal était régulièrement menacé par des fondamentalistes musulmans.

A peu près au même moment, au Vatican, quatre grands représentants de l’islam en France priaient avec le pape François « pour la paix et la fraternité dans le monde ». Ainsi, Mohammed Moussaoui, président honoraire du Conseil français du culte musulman et président de l’Union des Mosquée de France, M. Djelloul Seddiki, directeur de l’Institut Al Ghazali de la Grande Mosquée de Paris, Tareq Oubrou, recteur de la grande Mosquée de Bordeaux, et enfin M. Azzedine Gaci, recteur de la Mosquée Othman à Villeurbanne, ont appris la nouvelle en sortant de leur rencontre avec le pape. Ils étaient venus promouvoir le dialogue islamo-chrétien avec Mgr Michel Dubost, évêque d’Evry Corbeil Essonne, et le père Christophe Roucou, directeur du Service national pour les relations avec l’islam.

« Les musulmans doivent sortir massivement dans les rues »

Le soir, devant une poignée de journalistes, ils ont unanimement fait part de leur douleur et fermement condamné les attentats.

C’est Tareq Oubrou qui a eu les mots les plus forts : « Au départ, je pensais que les musulmans n’avaient pas à se prononcer en tant que musulmans, car ils sont des citoyens avant tout, a-t-il confié. Mais avec ce carnage, on est passés dans une entrée en guerre. J’ai changé ma perception des choses. Les musulmans et la société, mais les musulmans en premier doivent manifester leur colère face à cette succession de violence. Il faut vaincre ce complexe des musulmans qui disent “je n’ai pas à me justifier”. La paix civile est menacée. Les musulmans de France doivent sortir massivement dans les rues pour exprimer leur dégoût face à ce crime. »

« Je reçois cela comme une double violence, a affirmé sans détour Djelloul Seddiki. Comme Français, et comme musulman. Je ne sais pas qui a commis ce crime. Mais c’est encore la communauté musulmane qui va être montrée du doigt et cela me fait très, très mal. J’appelle les responsables politiques à tous manifester ensemble. Il faut aller vers l’autre. »

« Ce qui s’est passé à Paris nous a renforcé dans la nécessité de dialoguer, a renchéri Mohammed Moussaoui. Ceux qui dialoguent depuis longtemps peuvent avoir du recul. Pour les autres, il va y avoir la peur du musulman. Ces terroristes instrumentalisent l’islam. »

« L’Enseignement public ne peut plus passer à côté de la dimension religieuse »

Mgr Michel Dubost, Président du Conseil pour les relations interreligieuses de la Conférence des évêques de France, qui accompagnait les imams dans leur voyage à Rome, a estimé pour sa part que l’attentat de Charlie Hebdo allait « changer la perception de la laïcité en France ». Et l’évêque d’asséner : « Aujourd’hui, le problème c’est que la laïcité repose sur une ignorance crasse qui engendre des extrêmes. L’Education nationale doit prendre en compte la religion, tout comme l’athéisme ou l’agnosticisme de l’autre. »

« L’enseignement publique ne peut plus passer à côté de la dimension religieuse, confirme le père Christophe Roucou. On assiste à un autisme des politiques aujourd’hui, alors que c’est une dimension importante de nos concitoyens. » M. Azzedine Gaci, recteur de la Mosquée Othman à Villeurbanne, a souligné que chaque mosquée comprend une école d’éducation islamique. « Dans notre mosquée, on conseille aux enseignants de faire une visite dans l’année au moins au sein d’une église ou d’une synagogue. » Mais cela ne suffit pas, confie-t-il : les fondamentalistes, délaissent ces mosquées « bisounours » pour aller s’éduquer sur Internet. Un travail de prévention est donc plus que jamais nécessaire, en amont.