Le pape, sa mère et le coup de poing

On était habitué aux nombreuses boutades et au franc-parler du pape François…  Mais dans ce genre-là, on peut dire qu’il a bluffé tout le monde. Interrogé par un journaliste français sur les limites de la liberté d’expression,  à une semaine des attentats à Charlie Hebdo, le pape a répondu avec cette drôle d’image :

“Si (…) un grand ami dit un gros mot sur ma mère, il doit s’attendre à recevoir un coup de poing !“.

Ceux qui suivent le pape au quotidien,  proches collaborateurs ou vaticanistes, ont peut-être plus l’habitude de ce type de “boutades bergogliennes“. Marco Taquinio, directeur du quotidien des évêques italien L’Avvenire, trouve même, de son coté, que la phrase du pape est “une image géniale“ car la figure de la “mère“ (du moins en Italie et en Argentine ) renvoie à une “sacralité intime, valide sur le plan humain autant pour les croyants que pour les athées“, écrit le site spécialisé de La Stampa, Vatican Insider.

“Ils l’ont bien cherché“ ?

Cette phrase a cependant suscité une incompréhension  dans une partie de l’opinion publique.  Reprenons-la avec son contexte:

“Car il est vrai qu’il ne faut pas réagir violemment, mais si M. Gasbarri (responsable du voyage en Asie, debout à ses côtés, ndlr) qui est un grand ami dit un gros mot sur ma mère, il doit s’attendre à recevoir un coup de poing ! C’est normal… On ne peut pas provoquer, on ne peut pas insulter la foi des autres, on ne peut pas se moquer de la foi !“

Des djihadistes, en plein cœur de Paris, ont assassiné froidement 12 personnes à Charlie Hebdo pour “venger le prophète“ en réaction aux caricatures de Mahomet. On peut difficilement accepter, qui plus est de la part du pape, une telle maladresse à seulement quelques jours de ces atrocités. Quelle était cependant l’intention du pontife ?

Ne pas provoquer ou inciter à la haine

Le message qu’essayait probablement de faire passer le pape, c’est qu’à son humble avis, il vaut mieux éviter d’attiser la haine et plutôt pacifier un contexte déjà conflictuel. Le pape décrit alors la réflexion basique qu’un homme pourrait avoir dès lors qu’on le provoque ou lorsqu’on touche à un point sensible : la violence.  Il ne la justifie pas pour autant.

L’affaire l’Innocence des Musulmans

C’était aussi l’avis d’une partie de Français  au moment de l’affaire des caricatures de Mahomet publiées après une semaine de tension dans le monde musulman après la diffusion du film islamophobe américain L’innocence des Musulmans. Après la diffusion du film sur Youtube, l’ambassadeur américain en Libye avait été assassiné. Une vague de violence s’était emparée de plusieurs pays à majorité musulmane. La France avait du fermer ses ambassades et écoles françaises dans une vingtaine de pays musulmans.  Charlie Hebdo, au nom de la défense de la liberté d’expression, avait cependant décidé de publier des caricatures de Mahomet. Beaucoup avaient alors reproché au journal son “manque de responsabilité“. François Hollande avait ensuite fait le choix de calmer le jeu en plaidant pour “le respect des religions“.

Peu après la publication d’une nouvelle Une de Charlie Hebdo avec une caricature du prophète Mahomet  le 14 janvier, nous assistons à un triste remake de l’affaire L’Innocence des Musulmans avec des vagues de violence dans de nombreux pays musulmans. Au Niger, 4 personnes sont mortes. Une vingtaine d’églises et de lieux de cultes chrétiens ont été brûlés. Le pape a-t-il anticipé la spirale de  violence qui suivrait après cette nouvelle publication ?

Défendre la liberté d’expression…

Dans le même temps, existe la nécessité de défendre la liberté d’expression et le droit de caricature. Un journaliste ou caricaturiste doit-il  se poser la question de sa responsabilité dans un contexte d’une telle violence ? Où s’arrête l’auto-responsabilité, et ou commence l’auto-censure ? Le débat est délicat, mais mérite d’être posé. Il l’est déjà depuis plusieurs années quand on voit les divers procès intentés à Charlie Hebdo. En 22 ans, l’hebdomadaire satirique a fait l’objet d’une cinquantaine de procès. Les 3/4 des procès ont donné raison au journal, explique cet article du Monde.

… qui n’existe que par ses limites

Quand le pape dit “on ne peut pas se moquer de la foi“, légitime-t-il le blasphème ? 0n peut comprendre la stupéfaction des Français, dans un pays laïc où la notion de blasphème a disparu du droit français depuis 1881. La liberté d’expression permet ainsi la moquerie et la satire…. à condition qu’elle ne se transforme pas en injure ou incitation à la haine. En effet, la liberté d’expression n’existe que par ses limites, comme toute liberté en droit français.

Ce “on ne peut pas se moquer de la foi“, est difficile à comprendre. Mais la suite de la déclaration du pape peut rejoindre l’esprit des articles de loi qui, en France, décrivent les limites à la liberté d’expression. Elles sont ainsi décrites sur le site du Ministère de l’Education nationale :

“Limite 2 – Ne pas tenir certains propos interdits par la loi : l’incitation à la haine raciale, ethnique ou religieuse

Limite 4 – Ne pas tenir de propos injurieux : l’injure se définit comme toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait.“

Dans ses propos, le pape affirme ainsi que  “chacun a la liberté, le droit et aussi l’obligation de dire ce qu’il pense pour aider le bien commun“, mais qu’on ne  “peut pas insulter la foi des autres“. Une caricature de Mahomet est-elle pour autant une injure ou une incitation à la haine religieuse ? Ce sera au juge de décider, au cas par cas.

=>  lire la réponse du pape en entier.

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Tareq Oubrou : “Les musulmans doivent sortir massivement dans la rue”

Article publié initialement le 8 janvier, au lendemain des attentats à Charlie Hebdo, dans La Vie.

Au Vatican, quatre imams venus prier pour la paix avec le pape condamnent fermement l’attentat survenu mercredi 7 janvier au siège de Charlie Hebdo, à Paris, qui a fait 12 morts.

Si on ne connaît pas encore officiellement les revendications des deux meurtriers qui ont fait irruption dans les locaux de Charlie Hebdo, on sait déjà qu’ils auraient crié « Nous avons vengé le Prophète » et « Allah Akbar ». Depuis la publication en Une de caricatures du prophète Mahomet en novembre 2011, le journal était régulièrement menacé par des fondamentalistes musulmans.

A peu près au même moment, au Vatican, quatre grands représentants de l’islam en France priaient avec le pape François « pour la paix et la fraternité dans le monde ». Ainsi, Mohammed Moussaoui, président honoraire du Conseil français du culte musulman et président de l’Union des Mosquée de France, M. Djelloul Seddiki, directeur de l’Institut Al Ghazali de la Grande Mosquée de Paris, Tareq Oubrou, recteur de la grande Mosquée de Bordeaux, et enfin M. Azzedine Gaci, recteur de la Mosquée Othman à Villeurbanne, ont appris la nouvelle en sortant de leur rencontre avec le pape. Ils étaient venus promouvoir le dialogue islamo-chrétien avec Mgr Michel Dubost, évêque d’Evry Corbeil Essonne, et le père Christophe Roucou, directeur du Service national pour les relations avec l’islam.

« Les musulmans doivent sortir massivement dans les rues »

Le soir, devant une poignée de journalistes, ils ont unanimement fait part de leur douleur et fermement condamné les attentats.

C’est Tareq Oubrou qui a eu les mots les plus forts : « Au départ, je pensais que les musulmans n’avaient pas à se prononcer en tant que musulmans, car ils sont des citoyens avant tout, a-t-il confié. Mais avec ce carnage, on est passés dans une entrée en guerre. J’ai changé ma perception des choses. Les musulmans et la société, mais les musulmans en premier doivent manifester leur colère face à cette succession de violence. Il faut vaincre ce complexe des musulmans qui disent “je n’ai pas à me justifier”. La paix civile est menacée. Les musulmans de France doivent sortir massivement dans les rues pour exprimer leur dégoût face à ce crime. »

« Je reçois cela comme une double violence, a affirmé sans détour Djelloul Seddiki. Comme Français, et comme musulman. Je ne sais pas qui a commis ce crime. Mais c’est encore la communauté musulmane qui va être montrée du doigt et cela me fait très, très mal. J’appelle les responsables politiques à tous manifester ensemble. Il faut aller vers l’autre. »

« Ce qui s’est passé à Paris nous a renforcé dans la nécessité de dialoguer, a renchéri Mohammed Moussaoui. Ceux qui dialoguent depuis longtemps peuvent avoir du recul. Pour les autres, il va y avoir la peur du musulman. Ces terroristes instrumentalisent l’islam. »

« L’Enseignement public ne peut plus passer à côté de la dimension religieuse »

Mgr Michel Dubost, Président du Conseil pour les relations interreligieuses de la Conférence des évêques de France, qui accompagnait les imams dans leur voyage à Rome, a estimé pour sa part que l’attentat de Charlie Hebdo allait « changer la perception de la laïcité en France ». Et l’évêque d’asséner : « Aujourd’hui, le problème c’est que la laïcité repose sur une ignorance crasse qui engendre des extrêmes. L’Education nationale doit prendre en compte la religion, tout comme l’athéisme ou l’agnosticisme de l’autre. »

« L’enseignement publique ne peut plus passer à côté de la dimension religieuse, confirme le père Christophe Roucou. On assiste à un autisme des politiques aujourd’hui, alors que c’est une dimension importante de nos concitoyens. » M. Azzedine Gaci, recteur de la Mosquée Othman à Villeurbanne, a souligné que chaque mosquée comprend une école d’éducation islamique. « Dans notre mosquée, on conseille aux enseignants de faire une visite dans l’année au moins au sein d’une église ou d’une synagogue. » Mais cela ne suffit pas, confie-t-il : les fondamentalistes, délaissent ces mosquées « bisounours » pour aller s’éduquer sur Internet. Un travail de prévention est donc plus que jamais nécessaire, en amont.

Befana vs Galette des Rois

Aujourd’hui, 6 janvier (2015), c’est la fête biblique de l’épiphanie. Et la tradition, en France, veut qu’on déguste une bonne galette des Rois – voire deux, trois, quatre, sur plusieurs jours, jusqu’à ce qu’on finisse par avoir enfin la fève, devenir roi et avoir une bonne indigestion). J’étais persuadée que cette bonne vieille galette qu’on attend tous chaque année existait aussi en Italie. Mais non.

En revenant de mes vacances de Noël, dans l’avion Paris-Rome, j’ai ainsi expliqué le concept – quand même génial – à un couple d’Italiens ébahis  : un super bon gâteau aux amandes avec un petit personnage caché dedans, qui permet à celui qui le trouve dans sa part de devenir roi et de choisir sa reine – et vice et versa. J’ai aussi rappelé  que c’est souvent le plus jeune (c’était moi dans ma famille et j’adorais ce moment quand j’étais petite) qui va se cacher sous la table pour choisir à qui revient chaque part, pour éviter toute triche. Et puis, enfin, que la fève (du moins à la base) était un personnage qu’on pouvait ajouter chaque année dans sa crèche de Noël.

Ils ont adoré l’idée, je pense que je les ai convertis ! Mais alors s’il n’y a pas de galette des Rois, il y a quoi ?

Les Rois sont morts, vive la Befana !

La Befa-quoi ? La Befana, c’est une sorcière plus ou moins sympa qui vient apporter, le 6 janvier – jour alors férié en Italie, les chanceux – du charbon s’ils n’ont pas été sages, des bonbons pour les gentils. Le tout apporté la nuit dans des chaussettes suspendues. En gros, c’est la version améliorée et italianisée du père Fouettard et du bon Saint-Nicolas.

On le devinera, en général les enfants -même les plus capricieux, dans ce pays où les enfants sont CHOU-CHOU-TES  – découvrent plutôt des bonbons que du charbon. Ceci m’a permis de m’éclairer un peu plus sur la présence d’une sorcière dans la cuisine de mon nouvel appart’. Ouf, ma coloc’ n’est pas fana de Harry Potter.

befana

Dans les commerces de Rome, on croise partout ces petites sorcières … et aussi quelques chaussettes qu’elles ont donc visiblement piqué au “Babbo Natale”, le père Noël en italien.

photo 3

… et la tradition n’a pas manqué d’inspirer aussi les publicitaires !

“Les Kinder Bueno restent ici. Et n’essayez-même pas.”

befana

Bref,  c’est bien gentil tout ça mais les bonbons, je connais.  De voir toutes ces photos de galettes des Rois chez mes amis sur Facebook ça m’a fait enrager. Du coup ni une ni deux, j’ai décidé d’en faire une moi-même (une première!). Merci mamma pour la recette !

Bon, le problème ça a été de trouver l’équivalent d’une fève… Dans l’appart j’ai fouillé et trouvé ça… mais ça le faisait pas trop :

photo 1

Alors j’ai opté pour un petit coquillage !

photo 2

Le résultat :

galette four

J’en ai fait profiter les collègues. Approuvé ! J’en file en refaire une autre… A presto !

galette miam

THE END

En priant à la mosquée bleue d’Istanbul, le pape est-il allé trop loin ?

Article initialement publié dans La Vie.

Le pape François, déchaussé, dans la Mosquée bleue d’Istanbul, yeux fermés et mains croisées, aux côtés du grand mufti. L’image peut surprendre. A tel point que certains catholiques s’en sont offusqués. Pourtant , cette « adoration silencieuse »  du pape François, selon les termes du père Lombardi, porte-parole du Saint-Siège, ne fait que répéter le geste de son prédécesseur Benoît XVI, huit ans plus tôt. Faux, ont répondu les plus entêtés, qui sont allés jusqu’à compter le nombre de minutes de silence de chaque pape pour montrer que le pape émérite n’avait pas« vraiment prié ». Le pape François, désormais connu pour privilégier les gestes symboliques aux grands discours de théologie, est-il allé trop loin ?

En novembre 2006, Benoît XVI, dans la même mosquée, avait été filmé, aux côtés du grand mufti, une main posée sur l’autre, les yeux mi-clos, murmurant quelques mots. Quelques jours plus tard, au cours de l’audience générale place Saint-Pierre à Rome, il avait confié avoir voulu se « recueillir en ce lieu de prière », pour s’« adresser à l’unique Seigneur du ciel et de la terre ». Difficile de ne pas considérer cela comme une authentique prière ! « Le pape François a exactement répété ce que Benoît XVI a fait, confirme le père Maurice Borrmans, ancien professeur d’histoire des relations islamo-chrétiennes à l’Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie (PISAI) de Rome. C’est invité par le grand mufti qu’il a accompagné celui-ci en sa mosquée, avant d’aller se recueillir silencieusement, le  regard tourné vers le mirhab. »

Mais c’est Jean Paul II qui fut le premier pape à se rendre dans une mosquée. C’était en 2001, à Damas. Le pape polonais avait d’ailleurs souhaité prier avec le mufti général de Syrie, mais celui-ci s’y était opposé pour répondre aux attentes des musulmans conservateurs, hostiles à cette idée.

Le chrétien peut prier en tout lieux

Que le chef de l’Eglise catholique choisisse une mosquée comme lieu de prière n’a rien de déplacé pour le père jésuite Samir Khalil Samir, professeur d’islamologie et de pensée arabe à l’université de Beyrouth, et à l’Institut pontifical oriental de Rome. « La tradition chrétienne dit qu’il n’y a pas de lieu pour prier », rappelle-t-il. En effet, saint Paul écrit qu’il voudrait « qu’en tout lieu les hommes prient ». De même, rappelle le jésuite, saint Augustin écrit que « tout chrétien (…) sait que chaque lieu est une partie de l’univers et que l’univers même est un temple de Dieu. Il prie en tout lieu ».

Pour le père Borrmans, « tout lieu de culte où des humains expriment leur adoration en toute sincérité de conscience mérite respect et attention », de la part des chrétiens, « car leur prière n’est pas étrangère à l’intervention de l’Esprit de Dieu ».

Le dialogue islamo-chrétien, rempart contre le terrorisme

Enfin, la prière du pape François aux côtés du grand mufti d’Istanbul s’inscrit dans un contexte particulier : un voyage marqué par la volonté d’approfondir le dialogue islamo-chrétien, et ce pour mieux lutter contre le fondamentalisme et le terrorisme. Or, la position de la Turquie est ambiguë vis à vis des exactions actuelles de l’Etat islamique dans les pays frontaliers d’Irak et de Syrie : tout en accueillant des réfugiés chrétiens, musulmans ou Yazidis, elle laisse transiter par ses frontières des armes et des combattants islamistes.

Dans une tribune publiée dans L’Osservatore Romano, Omar Aboud, musulman, directeur du centre islamique de Buenos Aires, et ami du pape, a lui aussi défendu la prière du chef de l’Eglise catholique.  Le pape, en regardant vers la Mecque, voulait « regarder les musulmans directement dans les yeux, écrit-il. Nous aussi musulmans ne pouvons nous résigner au fait qu’il n’y ait plus de chrétiens en Orient, parce qu’ils font partie de notre histoire commune, et nous cohabitons ensemble depuis plus de 14 siècles ».

La veille de sa prière dans la mosquée, le pape avait déclaré devant le président islamo-conservateur Erdogan que « le dialogue interreligieux » pouvait « bannir toute forme de fondamentalisme et de terrorisme ». Dans l’avion qui le ramenait d’Istanbul, il a aussi confié aux journalistes avoir dit au président turc qu’il « serait beau que tous les leaders musulmans du monde, politiques, religieux et universitaires se prononcent clairement, et condamnent cela [le terrorisme, ndlr] ». Une  façon habile de rassembler musulmans et chrétiens dans la lutte contre la montée d’un islam radical au Moyen-Orient.

“Lipadusa“, histoires de vies et de mer…

Lipadusa, storie di vita e di mare. C’est le titre du premier livre de photos publié par mon ami Calogero Cammalleri, photographe de 21 ans seulement, rencontré en janvier 2014 à Lampedusa.

A l’époque, il n’avait que 20 ans et semblait peu sûr de lui. Il se promenait, hésitant, dans la via Roma, rue centrale de Lampedusa, prenant de loin quelques photos de vieillards assis sur des bancs ou de chiens errants. Mais il regardait avec un air dépité ses clichés pourtant déjà très réussis. “Je n’y arrive pas, j’ai pas trouvé ‘le truc'”, me disait-il avec l’humilité authentique d’un jeune débutant. Il avait été envoyé par Fabrica, centre de recherche et de communication du groupe Benetton, pour un projet photographique sur cette petite île au large de la Sicile, plus proche de la Tunisie que des côtes italiennes, et tristement connue pour son drame des embarcations de migrants venant régulièrement s’y échouer.

© Calogero Cammalleri
© Calogero Cammalleri

(voir le récit de mes aventures là bas).

Pourtant, c’est bien l’équipe de Fabrica qui est venue le chercher. Je ne l’ai appris que plus tard, le 23 septembre dernier à Rome, quand j’ai eu le bonheur de pouvoir assister à son exposition et à la présentation publique de son premier ouvrage photographique. Le tout dans un endroit sublime, avec des lectures de textes par des acteurs, relatant les histoires de migrants ayant survécu à de terribles naufrages.

calo devant expo

 

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L’équipe de Fabrica avait déjà vu ses très belles photos… dont l’une avait été exposée en grand format sur un panneau publicitaire lumineux  à Time Square (New York) :

Il s’agit de la photo en bas 😉

timesquare

Cette photo d’un jeune garçon au regard perçant avait d’ailleurs déjà été utilisée pour la couverture d’un roman :

livre

Convaincu de son talent, ils décident de miser sur lui. Le projet photographique va de soit : lui aussi est en quelque sorte un “migrant”. Né à Palma di Montechiaro, en Sicile, il émigre avec sa famille en Allemagne alors qu’il n’a que 3 ans. 17 ans plus tard, il fait le voyage retour… jusqu’à Lampedusa, terre appartenant à la Sicile, et symbole de l’immigration.

Calogero commence à faire des photos à l’âge de 16 ans. Il ne prend jamais aucun cours et apprend seul, sur le tas. “J’avais une petit appareil photo numérique, je voulais juste m’exprimer, explique-t-il dans cette vidéo pour Vogue italie, dans un italien teinté d’allemand. J’ai commencé à photographier ma famille, mes petits cousins, mes amis à l’école.“

le livre ouvert

Pendant neuf mois, Calogero va habiter à Lampedusa, rocher isolé en pleine méditerranée. Neuf mois sur une île de seulement 20,2 km2. A 205 km de la Sicile, et 167,2 km de la Tunisie.  “Au début, c’était difficile. C’était une première expérience pour moi loin de ma famille, il fallait nouer de nouvelles amitiés, raconte-t-il encore dans cette vidéo. Puis le 3 octobre 2013, avec le naufrage de plus de 300 migrants, l’île a été envahie de journalistes et de photographes. Je n’étais pas le bienvenu chez les habitants”… lassés d’être envahis par les médias.

© Calogero Cammalleri
© Calogero Cammalleri

Au bout d’un moment, Calogero finit pourtant par s’intégrer auprès des habitants. Ces derniers lui lancent : “quand tu auras fini de faire tes photos, viens donc déjeuner à la maison !”. Au cours de l’année, il se lie même d’amitié avec les pêcheurs de l’île.

© Calogero Cammalleri
© Calogero Cammalleri

Je suis heureuse qu’il m’ait rappelé, quand je suis allée le voir à l’exposition à Rome en septembre, que j’ai finalement un peu contribué à ce lien privilégié qu’il a noué avec eux… quand ce 2 janvier 2014, je lui proposai alors de m’accompagner, à l’improviste, sur le bateau du pêcheur Giuseppe. Nous étions ravis. Nous avions passé l’après-midi entière sur le bateau à le regarder pêcher, patiemment… et à contempler la beauté des variations de la lumière du soleil sur les rivages de l’île et la méditerranée, jusqu’à la tombée de la nuit. Voici deux photos souvenir (dont une en noir et blanc, prise par lui) :

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Quelques semaines ou mois plus tard, Calogero déjeune régulièrement avec eux, part souvent en mer sur le bateau de l’un ou l’autre, joue aux cartes avec les vieux loups de mer au crépuscule… “J’ai appris que pour faire des photos plus ‘intimes’, je devais vivre avec ces gens. Ne pas venir en me présentant directement comme photographe avec mon appareil à la main. Simplement vivre avec eux”, raconte-t-il.

poissonBelle leçon de vie… et de photographie. Le résultat est époustouflant. Je vous laisse admirer. Et lui souhaite la plus belle carrière possible. Même s’il ne cherche pas la célébrité… j’espère qu’il réalisera tous ses projets.

Voici je crois ma préférée du livre Lipadusa, Storie di Vita e mare :

© Calogero Cammalleri
© Calogero Cammalleri

Un mois après, fin octobre, Calogero a pu avoir le bonheur de revenir à Lampedusa pour y inaugurer son exposition. L’occasion pour lui, entre autres, de faire le bonheur du petit Sergio qui a reçu son drôle de portrait !

© Calogero Cammalleri
© Calogero Cammalleri

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THE END

Religion : le Vatican et la famille, sacré débat !

Article initialement publié dans Le Parisien Magazine.

Plus de 180 cardinaux et évêques étaient réunis au Vatican, du 5 au 19 octobre, pour réfléchir aux questions familiales. A la demande du pape François, des sujets tabous pour le Vatican ont été abordés librement au début de ce synode (assemblée) : accès à la communion pour les divorcés remariés, attitudes vis-à-vis de l’homosexualité, de la contraception… Il y a urgence. Face à la perte de fidèles et au bouleversement des modèles familiaux, comment l’Eglise peut-elle apporter un message fédérateur ? Jusqu’où peut-elle aller ? Partisan du changement tout en restant garant de la doctrine, le pape a adopté la stratégie de l’ouverture mesurée et progressive. Après un pas en avant – le rapport d’étape du synode, reflet des discussions dont nous rendons compte ci-contre, prônait l’ouverture aux homosexuels et aux divorcés remariés –, un recul s’est opéré dans le rapport final. Mais François prépare surtout le terrain pour le deuxième synode sur la famille, dans un an.

13 octobre : un rapport tranchant

Après une semaine de débats, une première synthèse des travaux est publiée. L’Eglise y affiche des positions inédites : elle envisage d’autoriser la communion pour certains divorcés remariés, reconnaît des « éléments positifs » dans les unions homosexuelles et les concubinages. Mais le rapport a été rédigé par la secrétairerie générale du synode, notamment par les Italiens Lorenzo Baldisseri, proche du pape François, et Bruno Forte, connu pour ses positions réformistes.

14 octobre : la riposte des conservateurs

Plusieurs cardinaux dénoncent un rapport d’étape trop complaisant. Alors que de nombreux médias parlent d’une révolution pour l’Eglise, certains pères synodaux considèrent la publication de ce rapport comme un « manque de prudence », et en appellent « à la conscience du pape ». Ce texte « donne l’impression que l’Eglise se soumet aux lobbies et au “politiquement correct” », accusent-ils. Le bureau de presse du Saint-Siège est obligé d’intervenir pour rappeler qu’il ne s’agit que d’un document de travail.

15 octobre : un cardinal allemand s’énerve

« Indigne, honteuse et complètement erronée »… C’est avec ces mots que le cardinal allemand Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, dicastère – l’équivalent des ministères dans le gouvernement de l’Eglise – majeur du Vatican, aurait défini la synthèse des débats, selon le quotidien italien La Repubblica. Le lendemain, le Saint-Siège apporte un démenti.

16-17 octobre : les progressistes tiennent tête

Des amendements proposés au rapport d’étape remettent en question l’ouverture aux couples homosexuels et aux concubins. De son côté, le cardinal allemand progressiste Reinhard Marx déclare qu’« il est inconcevable d’affirmer : “puisque vous êtes homosexuels, vous ne pouvez pas vivre l’Evangile”. »

18 octobre : le pape critiqué

Le cardinal américain Burke dénonce l’absence de prise de « position » du pape pendant le synode. Interrogé par notre magazine, Giovanni Maria Vian, directeur de L’Osservatore Romano, journal officiel du Vatican, tempère : « Je ne crois pas que François soit le pape progressiste dont les médias font la caricature. Il est inquiet de sa mission. Si l’Eglise reste fermée sur elle-même, elle n’est plus cohérente. »

A 20 heures, le rapport final est voté : trois paragraphes, concernant les divorcés remariés et les homosexuels, n’obtiennent pas la majorité des deux tiers nécessaire. Le pape choisit cependant de les publier afin de prolonger le débat. On constate qu’ils ont été édulcorés par rapport aux premières versions. Ainsi les homosexuels, « accueillis avec respect et délicatesse », ne doivent subir aucune « discrimination injuste ». Initialement, le Vatican reconnaissait « des cas où les personnes de même sexe s’apportent un soutien réciproque jusqu’au sacrifice, ce qui constitue une aide précieuse pour la vie des partenaires ». Une façon de reconnaître que de bonnes choses peuvent résulter d’une union homosexuelle. Dans son discours de clôture, le pape demande à l’Eglise d’« accueillir ceux qui demandent pardon et pas seulement les justes ou ceux qui croient être parfaits », faisant allusion aux répercussions médiatiques suscitées par les débats.

19 octobre : reprise des hostilités dans un an

Dans la messe qui conclut le synode, le pape François invite à ne pas avoir peur de la nouveauté et des « surprises de Dieu ». En ayant invité pour la première fois des couples à témoigner pour ce synode, le pape a déjà amorcé une douce révolution au sein de l’Eglise, avant de prolonger le débat lors du deuxième synode sur la famille en octobre 2015. Il aura le dernier mot, dans sa « lettre d’exhortation apostolique », qu’il publiera d’ici à… 2016. De quoi laisser le temps aux plus réticents de mûrir l’idée d’un changement.

« Le chantier reste ouvert »

Andrea Tornielli, vaticaniste pour La Stampa

« C’est très exagéré de parler d’échec pour le pape François à la fin de ce synode. Si les paragraphes sur l’homosexualité et les divorcés remariés n’ont pas obtenu la majorité des deux tiers requise lors du vote, ils ont eu une majorité significative. Le pape a d’ailleurs décidé de les publier quand même. Ces questions restent donc ouvertes.

Certains médias italiens ont évoqué un “complot” : le rapport d’étape aurait été volontairement “révolutionnaire”, puis le rapport final plus édulcoré pour “faire passer” des propositions progressistes. Mais le premier document était seulement une synthèse de travail, qui attendait des corrections. Il n’y a eu aucun complot, seulement une dynamique qui n’avait jamaisété aussi libre. L’Eglise est en chemin : on peut faire deux pas en avant et un en arrière. C’est un chantier ouvert. »

Le Vatican se déchire sur la question des divorcés remariés

Voici l’un de mes articles, initialement publié sur Le Monde des Religions

Le 14 septembre dernier, le pape François célébrait le mariage d’une vingtaine de couples, à la basilique Saint-Pierre de Rome. Parmi les fiancés sélectionnés pour bénéficier de ce privilège, Gabriella, la cinquantaine, venue avec sa fille, et son futur époux, qui avait fait déclarer la « nullité » de sa précédente union catholique.

Concubinage, enfants « hors mariage », remariage… du jamais vu au Vatican. En choisissant des couples aux parcours aussi atypiques, le successeur de Benoît XVI a voulu envoyer un signal fort, à quelques jours d’un événement très attendu dans le monde catholique : le synode extraordinaire des évêques sur la pastorale familiale.

Cette assemblée, qu’il avait lui-même convoquée un an plus tôt, réunira 253 participants, du 5 au 19 octobre au Vatican. Elle sera composée de présidents de conférences épiscopales, de membres de la Curie, mais aussi de laïcs, dont 13 couples mariés et 16 experts venant de divers pays du monde.

L’objectif de cette assemblée est de trouver de nouvelles approches face aux évolutions du modèle familial. Preuve que l’Église du pape François souhaite intégrer l’ensemble de la communauté catholique dans ce débat, un questionnaire avait été pour la première fois diffusé publiquement. Les réponses, transmises à Rome, ont été synthétisées sous la forme d’unInstrumentum Laboris (document de travail). Mariage, contraception, homosexualité, personnes âgées, enfants… les problématiques sont nombreuses. Mais à l’approche de l’ouverture du synode, un sujet retient particulièrement l’attention des médias, et crée la polémique jusque dans les plus hautes sphères de l’Église : l’accès des divorcés remariés à la communion.

Indissolubilité

Pour l’Église, le mariage catholique est « indissoluble ». Cette notion trouve notamment sa source dans l’Évangile de Matthieu (19, 3-12) : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! ».Ainsi, un remariage après un divorce civil est considéré comme une forme d’infidélité, un péché grave empêchant d’accéder au sacrement de la communion.

Ainsi, pour les catholiques, le divorce religieux n’existe pas. Mais dans certains cas précis, l’Église peut juger une union invalide et prononcer ainsi une « déclaration en nullité de mariage », via le jugement d’un tribunal ecclésiastique. Le mariage n’est donc pas dissout, mais on considère qu’il n’a jamais existé. Il est donc possible de se « remarier » et alors d’aller communier. Le simple constat d’échec post-mariage ne suffit pas à obtenir cette déclaration. Les motifs revenant le plus souvent pour déclarer une « nullité de mariage » sont le manque de discernement au moment de se marier, ou encore le défaut de liberté. La procédure reste, pour le moment, complexe et longue.

Désaccords

Ces derniers jours, des cardinaux de la Curie et d’ailleurs n’ont pas hésité à s’affronter à coups de publications. Cinq d’entre eux viennent de publier un livre rassemblant des textes contre l’octroi de la communion aux divorcés remariés, dont un écrit du cardinal Gerhard Ludwig Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

L’ouvrage, intitulé Demeurer dans la vérité du Christ et paru le 25 septembre en France aux éditions Artège, se présente comme une réponse à la proposition formulée par le cardinal allemand Walter Kasper, partisan de l’ouverture, par le biais d’un « chemin pénitentiel ». Pour le « clan Müller », cette idée ne pourrait « que conduire à des erreurs d’interprétation sur la fidélité et la miséricorde ». Le 18 septembre, le cardinal Angelo Scola, grande figure du conclave de 2013, avait publié un article dans le journal italien La Stampa pour dire expressément « non » à la communion aux divorcés remariés.

Rumeur et recadrage

Face à ces affrontements publics, le pape François se devait de rappeler les cardinaux à l’ordre tout en se montrant garant de l’unité de l’Église. Lors d’un discours devant 140 nouveaux évêques du monde entier, le 18 septembre, il leur a ainsi demandé de ne pas « dépenser d’énergie pour vous opposer et vous affronter, mais pour construire et aimer ». Une recommandation qui valait sûrement aussi pour les cardinaux.

Difficile de se montrer garant de l’unité de l’Église quand on est soi-même soupçonné de prendre parti. C’est en effet le cardinal Walter Kasper, partisan assumé du changement, que le pape avait chargé d’introduire la discussion sur le thème de la famille, lors du Consistoire des cardinaux qui s’était tenu en février dernier. Si le pontife ne s’est jamais prononcé ouvertement sur la question, il avait pourtant qualifié la pensée de Kasper de « sereine pour la théologie ».

En avril 2014, une rumeur selon laquelle le pontife aurait téléphoné à une femme argentine, mariée à un divorcé, pour lui « conseiller de prendre la communion » avait provoqué des remous dans les médias. Le porte-parole du Saint-Siège, le père Federico Lombardi, avait dû effectuer un « recadrage », sans pour autant démentir la rumeur : « Les conversations téléphoniques du pape, qui sortent du cadre des relations personnelles et leur “amplification médiatique” sont sources de malentendus et confusions….On ne saurait donc tirer parti de celles-ci concernant l’enseignement de l’Église ».

Simplification des procédures

Il semble pourtant peu probable que le pape François soit partisan d’une réforme aussi révolutionnaire. D’autant plus que les soutiens du cardinal Kasper sont en minorité : 85 cardinaux sur la centaine présents au Consistoire de février auraient voté contre son avis.

La position du souverain pontife, en définitive, serait plutôt celle du compromis. En témoigne sa décision, le 20 septembre, de rendre publique l’existence d’une nouvelle Commission – instituée le 27 août dernier – chargée de simplifier les procédures de nullité en mariage. « Les travaux de la commission spéciale auront pour objectif de préparer une proposition de réforme du procès matrimonial, a indiqué le Bureau de presse du Saint-Siège, pour en simplifier la procédure, la rendant moins lourde tout en sauvegardant le principe d’indissolubilité du mariage. » Deux solutions sont alors envisagées : passer de deux à un seul tribunal ecclésiastique, et donner plus de pouvoir au niveau local, c’est-à-dire à l’évêque.

Le pape François avait déjà évoqué la piste de la « nullité des mariages » en juillet 2014, lors de la conférence de presse tenue dans l’avion qui le ramenait des Journées mondiales de la jeunesse de Rio. L’idée faisait d’ailleurs partie des propositions de l’Instrumentum Laboris issu du questionnaire diffusé publiquement. Reste que, pour le cardinal Kasper, cette « solution » ne suffit pas. Les débats du synode promettent d’être animés