Juifs et musulmans solidaires avec les migrants

Il n’y a pas que le pape François et les catholiques qui se soucient du sort des migrants. Aux côtés des chrétiens, juifs et musulmans ont aussi élevé la voix et lancé des initiatives, en France comme à l’étranger, pour venir en aide aux réfugiés de plus en plus nombreux à fuir la guerre, notamment des Syriens.

Dimanche dernier, le n°2 du Conseil français du culte musulman (CFCM), Abdallah Zekri, a ainsi suggéré aux fidèles de destiner aux migrants les fonds collectés pour l’Aïd el-Adha, qui sera fêtée le 24 septembre 2015. L’Aïd el-Adha, aussi appelée l’Aïd el-Kébir (grande fête) commémore la soumission d’Ibrahim (Abraham dans la tradition juive) à Dieu, lorsqu’il accepte de sacrifier, sous l’ordre de Dieu, son fils unique Ismaël, substitué in extremis par un mouton.

En commémoration, les musulmans sacrifient une bête de troupeau qu’ils partagent ensuite avec leurs proches ou des pauvres. Un sacrifice par délégation ou procuration est possible : l’argent correspondant au prix de la bête permet alors de tuer l’animal dans un autre pays pour que la population locale en profite.

« Nous pourrions peut-être imaginer cette année une nouvelle forme de solidarité pour venir en aide aux migrants, en collectant les fonds du sacrifice à leur profit », a suggéré le secrétaire général du CFCM dans un communiqué. « Quatre-vingt pour cent de ces migrants viennent de pays musulmans, il ne faudrait pas que la solidarité vienne uniquement des autres », a aussi plaidé Abdallah Zekri. Une allusion, écrit l’AFP dans une dépêche reprise par Respect Mag, « aux propos du pape François », dimanche dernier, « invitant chaque paroisse ou communauté religieuse catholique en Europe à accueillir une famille de migrants. »

« Notre solidarité doit être totale, quelles que soient la couleur de peau, la nationalité ou la religion des migrants en détresse », a insisté le représentant du CFCM.

L’entraide fait partie des valeurs capitales en Islam, a rappelé le CFCM  : « Dieu dit :’Entraidez-vous dans l’accomplissement des bonnes œuvres et de la piété et ne vous entraidez pas dans le péché et la transgression’ (Sourate dite de « La Table Servie ») ».

D’autres instances musulmanes ont rejoint l’appel

Le CFCM n’est pas le seul à avoir fait cet appel. Plusieurs fédérations musulmanes se sont empressées de lui emboiter le pas, comme l’a rapporté La Croix.  L’Union des Mosquées de France (UMF), par exemple, a appuyé l’idée suggérée par le CFCM pour l’ Aïd-el-Adha, en rappelant à  ceux « qui n’ont pas (encore) réservé » leur mouton, que « l’acte sacrificiel reste (…) une recommandation alors que porter assistance aux personnes en danger est une obligation religieuse et morale et un devoir citoyen ».

Une solution à laquelle le Secours islamique a aussi adhéré, comme on peut le voir actuellement sur leur site.

Capture d’écran 2015-09-10 à 23.07.59

Le CFCM propose aussi une autre forme de solidarité : donner l’argent économisé pour un deuxième pèlerinage à La Mecque aux migrants« celles et ceux qui ont déjà accompli leur devoir de pèlerinage et qui souhaitent le réitérer » pourraient plutôt participer « à une collecte en faveur des migrants ».  L’Aïd-El-Adh marque en effet aussi la fin du hajj, la période de pèlerinages, durant laquelle les fidèles sont appelés à se rendre sur les lieux saints (tels La Mecque ou Médine).

Dernière suggestion imaginée par l’UMF : à l’occasion du Nouvel an hégirien 1437 (célébré le 14 octobre prochain), «  les réfugiés rentrent dans plusieurs des huit catégories, citées dans le saint Coran, pour recevoir une part de l’impôt de solidarité qu’est Zakat el Mal », c’est-à-dire l’aumône pour les pauvres. La première journée de la nouvelle année musulmane commémore l’hégire (« exil » ou « rupture »), en 622, lorsque le prophète Mahomet quitta la Mecque avec ses compagnons pour Médine, afin d’y fonder une communauté de foi, l’oumma.

Les organisations juives aussi

En France, les organisations juives ont aussi participé à cet élan de solidarité religieuse en faveur des réfugiés. En même temps que le pape, le grand rabbin Korsia, dimanche dernier, avait déclaré à la synagogue de la Victoire, à Paris : « Les migrants sont tous nos frères en humanité » et appelé la France à un « sursaut civique et humain ». Puis, à l’initiative du grand rabbin, plusieurs organisations juives se sont réunies au Consistoire central de France, le 9 septembre. Ces organisations se sont alors engagées à accompagner les réfugiés « dans leurs démarches, notamment administratives et médicales », et à proposer « un soutien psychologique et humain » ou l’accueil « des enfants isolés ».

L’objectif, comme l’avait précisé le grand rabbin de France dimanche, était de concrétiser ce précepte biblique : « Tu aimeras l’étranger comme toi-même, car tu as été étranger en terre d’Égypte » (Lévitique 19, 34).

Solidarité européenne ?

La solidarité musulmane n’est pas nouvelle : pour rappel, le Secours islamique de France s’était aussi associé aux  ONG Médecins du Monde, Solidarités international et Secours catholique, fin juin dernier, pour lancer une action d’urgence à Calais, face à l’afflux de milliers de migrants dans la ville portuaire, principal point d’accès pour la Grande-Bretagne.

Les mouvements d’aide aux migrants de la part de musulmans s’exercent aussi en dehors des frontières françaises. Par exemple, en Hongrie, où pourtant, 66% de la population “rejetterait” les migrants, des associations musulmanes se sont mobilisées pour venir en aide aux réfugiés, comme le montrait ce reportage de France 24 le 4 septembre dernier.

La solidarité des organisations juives dépasse elle aussi les frontières. Le Times of Israël explique ainsi le rôle de l’Alliance inter-religieuse pour les réfugiés syriens, qui comprend de nombreuses organisations juives, dans le camp de réfugiés de Zaatari, en Jordanie. Plusieurs organisations juives y aident ouvertement des réfugiés majoritairement musulmans.

Parmi les organisations juives, se trouve par exemple la Coalition juive pour les réfugiés syriens en Jordanie. Les partenaires de cette coalition (Fond de soutien de Monde Juif du Royaume Uni, Ligue Antidiffamation) sont aussi en train de lever des fonds pour les migrants parvenus à rejoindre l’Europe.

Le pape François allège la procédure de “nullité de mariage” : un “divorce” catholique ?

Le pape François est décidément en pleine forme pour cette rentrée. Après sa demande aux paroisses européennes d’accueillir chacune une famille de réfugiés, place aux divorcés remariés ! Un sujet épineux et très attendu au synode des évêques sur la famille, d’octobre prochain au Vatican.

Sauf que le pape n’a pas attendu le synode d’octobre 2015 pour avancer sur le sujet. Hop, d’un coup de deux motu proprio (lettres apostoliques, forme de « décrets» du pape), il a décidé de mettre en place une réforme longtemps attendue : celle des procédures de nullité de mariage. En réalité, le pape avait déjà lancé une commission en août 2014 chargée de plancher sur cette réforme… Soit un mois avant le premier synode des évêques sur la famille, ouvert en octobre 2014.

C’est que ce sujet revient sur la table depuis longtemps, et le pape ne souhaitait pas attendre. Petite explication : pour l’Église, le mariage catholique est « indissoluble ».  Cette notion trouve notamment sa source dans l’Évangile de Matthieu (19, 3-12) : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! ». Ainsi, un remariage civil après un divorce civil est considéré comme une forme d’infidélité. Il est alors défendu aux divorcés remariés civilement d’accéder aux sacrements (réconciliation, communion par exemple). Il est aussi  impossible de se remarier à l’Eglise, sauf après la mort de son premier conjoint.

Reconnaitre la nullité d’un mariage n’est pas un divorce religieux

Seule solution envisageable  : engager une procédure de reconnaissance de « nullité » de mariage. Attention, il ne s’agit  pas d’« annuler » un mariage comme on le lit souvent. Il n’y a pas de « divorce » religieux pour les catholiques. L’idée, c’est de prouver la «nullité » du lien contracté le jour du mariage. En gros, montrer qu’il y a eu un “vice de forme” ce jour là, et que le mariage n’est pas valide… comme s’il n’avait jamais eu lieu. Le constat d’échec post-mariage ne suffit pas à prouver la nullité : les critères retenus seront le manque de discernement ou de liberté au moment de se marier, la permanence d’une relation extra-conjugale au moment du mariage ou juste après, le fait que l’un des conjoints ait caché son infertilité à l’autre ou une maladie grave, etc.

Problème : ces procédures étaient beaucoup trop longues, et coûteuses. A la fin du synode sur la famille d’octobre 2014, la grande majorité des évêques avaient insisté pour simplifier et accélérer les procédures. François a donc décidé d’accélérer… sa réforme.

Désormais, il n’y aura donc qu’un seul jugement au lieu de deux obligatoires auparavant, et des procès spéciaux “plus rapides” seront possibles dans les cas où la nullité semble particulièrement facile à prouver. Ces procédures seront directement jugées par l’évêque,  sur une période de 30 jours. Enfin, le pape a demandé aux conférences épiscopales de rendre gratuites les procédures.

Un vrai changement pour les catholiques des pays en développement

Cette réforme va d’autant plus changer la vie des catholiques des pays en développement. La journaliste argentine Ines San Martin, sur Crux, portail d’information catholique du Boston Globe, explique que dans la ville natale du pape, Buenos Aires, il n’y a qu’un tribunal ecclésiastique pour 15 diocèses différents, tous situés à des centaines de kilomètres. Désormais, chaque évêque pourra constituer son propre tribunal dans son diocèse.

Cette réforme du pape François fait déjà grincer des dents dans les milieux catholiques les plus conservateurs. Pourtant, François l’explique lui-même dans l’introduction de ses décrets : il ne s’agit pas de faciliter les « déclarations en nullité » mais d’ « accélérer les procédures ». Elles seront ainsi moins pesantes psychologiquement, et plus accessibles géographiquement et financièrement. Ce n’est  pas parce que le système sera plus simple et plus rapide qu’il y aura plus de déclarations en nullité de mariage. En Italie, par exemple, environ deux tiers des requêtes de déclaration en nullité de mariage sont rejetées.

En résumé : une petite révolution pour les catholiques divorcés civilement attendant de pouvoir se remarier religieusement.. mais pas de révolution aux yeux du monde sécularisé, pour lequel la possibilité de pouvoir divorcer semble évidente. Pourtant, en France, le divorce par consentement mutuel date seulement de 1975, preuve que même la rupture d’un mariage civil a longtemps fait débat.

Vérifier la foi des époux au  moment de leur mariage religieux ?

Mais le vrai changement amorcé par cette réforme est ailleurs. En effet, le motu proprio  de François prévoit qu’un autre critère pourra désormais être étudié dans le cas des « procédures rapides » : la foi des époux au moment de se marier. Ce critère  sera sûrement débattu au prochain synode sur la famille.

Au moment de se marier à l’Eglise, aujourd’hui, de nombreuses personnes n’ont pas conscience  du principe d’indissolubilité du mariage catholique. La solution de plus en plus envisagée par les prêtres aujourd’hui est de mieux prendre en compte la réelle foi des couples qui demandent à se marier à l’Eglise. Comprennent-ils le principe d’indissolubilité ? En outre, comprennent-ils que le mariage catholique n’est pas seulement un contrat, mais un sacrement ?  Le choix de se marier à l’église est-il simplement une affaire de tradition familiale ou sociale  ?

Cette idée de considérer le « manque de foi » des époux au moment de leur mariage religieux pour valider la « nullité »  avait déjà été avancée par Benoît XVI. Reste qu’elle est très polémique. Comment prouver ce manque de foi ? Débats à suivre en octobre prochain…

Photo d’Aylan : le pape encourage chaque paroisse d’Europe à accueillir des migrants. Opportunisme ?

Décidément, la publication de la photo d’Aylan, un enfant syrien de 3 ans mort noyé dans une embarcation de migrants, et dont le corps a été retrouvé sur une plage turque, a créé une véritable onde de choc. Depuis, tout le monde y va de son commentaire ou de sa réaction : politiques, associations… et le pape.

Dimanche, à l’Angélus, François a fait un appel particulièrement fort pour que « chaque paroisse, chaque communauté religieuse, chaque monastère, chaque sanctuaire d’Europe accueille une famille, à commencer par mon diocèse de Rome ». Pour avoir une idée, on compte en France, en Italie et en Allemagne plus de 50 000 paroisses, ce qui fait déjà du monde à accueillir. En lançant cet appel au moment où la photo d’Aylan fait le tour du monde, peut-on taxer le pape d’opportunisme ?

En réalité, le pape n’a pas attendu ce moment pour s’intéresser au sort des migrants. Son tout premier déplacement en dehors de Rome, trois mois à peine après son élection, fut sur l’ile de Lampedusa, à la grande surprise de tous. Son déplacement et son discours là-bas, invitant à sortir de la « globalisation de l’indifférence », avaient encouragé les habitants de l’île et permis d’attirer l’attention des politiques italiens sur la question de l’immigration… pour un temps. Le pape a aussi évoqué le sort des migrants lors de son discours au Parlement européen, à Strasbourg, en novembre 2014. Oui, mais le pape se contente de discours, pourra-t-on argumenter. Pas seulement.

Récemment, la pharmacie du Vatican a par exemple mis à disposition de nombreux médicaments gratuits, qui sont ensuite distribués, à travers l’aumônerie du pape, à plusieurs centres d’accueil de migrants à Rome. Le 1er octobre 2014, François avait aussi reçu une trentaine de survivants érythréens à un naufrage au large de Lampedusa. En septembre 2013, le pape avait déjà fait un appel aux congrégations religieuses, pour que leurs « couvents vides ne soient pas transformés en hôtels pour gagner de l’argent », mais accueillent au contraire des « réfugiés ». Enfin cette fois, le pape montre aussi l’exemple puisque les deux paroisses du Vatican, Saint-Pierre et Sainte-Anne, accueilleront elle aussi prochainement deux familles de réfugiés.

Enfin, l’Eglise, ce n’est pas seulement le pape et le Vatican : de nombreuses paroisses, associations, communautés religieuses sont déjà sur le pied de guerre et accueillent des migrants (en Italie, les communauté de Sant’Egidio ou Caritas, en France, le Secours catholique ou le Service jésuite des réfugiés, par exemple).

Ce que l’on pourrait regretter cependant dans cet appel du pape, c’est que l’Europe n’est pas la seule responsable du sort des migrants. D’autres puissances mondiales, ayant parfois joué un rôle dans les guerres que les migrants fuient aujourd’hui, pourraient elles aussi fournir leur aide, que ce soit un véritable accueil dans leur pays ou une aide financière. Le 5 septembre, une tribune du New York Time expliquait ainsi :

« La guerre civile syrienne a créé plus de 4 millions de réfugiés. Les Etats-Unis en ont accueilli environ 1500. (…) n’avons-nous pas une part de responsabilité envers les réfugiés qui fuient les combats ? Si nous avons armé les rebelles syriens, ne devrions-nous pas aussi aider ces gens ? Si nous avons échoué à apporter la paix en Syrie, ne pouvons nous pas aider les gens qui ne peuvent attendre pour la paix plus longtemps ?(…) ».

La tribune remarque que d’autres pays se taisent ou prétendent que la catastrophe des réfugiés n’est qu’un problème européen : le Canada n’a accueilli que 1074 syriens en août, l’Australie 2200.

« Le pire sont les états du pétrole. Selon les derniers décomptes d’Amnesty International, combien de réfugiés syriens ont été accueilli par les Etats du Golfe et l’Arabie saoudite ? Zéro. »

En autorisant des prêtres à pardonner l’avortement, François est-il « révolutionnaire » ?

La nouvelle a fait le tour des médias. Le 1er septembre, le pape François a autorisé « tous les prêtres »  à pardonner le « péché » d’avortement, à l’occasion du Jubilé de la miséricorde. Faut-il considérer cette annonce comme une grande nouveauté et un pas de plus du pape François – souvent présenté comme un pape progressiste – vers une Eglise plus ouverte  au « monde moderne » ? Voici quelques pistes d’éclairages.

  • Cette annonce du pape François n’est pas si révolutionnaire. Dans les fait, les évêques, qui ont l’autorité compétente dans l’Eglise pour pardonner un péché d’avortement, avaient déjà le droit de déléguer leur autorité à des prêtres de leur diocèse pour le faire. Dans la pratique, de nombreux prêtres ont donc pardonné un péché d’avortement lors de confessions. En outre, Jean-Paul II avait déjà ouvert cette possibilité, lors du jubilé de l’an 2000, à l’ensemble des prêtres-confesseurs.
  • Cette possibilité ne vaut que pour la période du jubilé. Le pape François s’adresse avant tout aux fidèles catholiques qui souhaitent profiter du Jubilé de la miséricorde, du 8 décembre 2015 au 20 novembre 2016, pour entamer une démarche de repentir, puisque l’Eglise considère l’avortement comme un péché. Le catéchisme de 1992 explique ainsi que « dès sa conception, l’enfant a droit à la vie » et que « l’embryon » doit être considéré comme « une personne dès sa conception ». L’Eglise a toujours insisté, cependant, pour dire qu’elle jugeait l’acte et non la personne, demandant un véritable accueil, en paroisses, pour les femmes ayant dû avorter. Au moment de la confession, c’est cependant la personne qui sera pardonnée, et son péché « effacé », si elle est dans une démarche sincère de repentir. Cependant, l’avortement reste considéré, d’une manière générale, comme un péché par l’Eglise catholique.
  • On lit souvent que le péché d’avortement est puni d’une peine d’excommunication latae sententiae, c’est-à-dire automatique, sans que l’Eglise n’ait besoin de prononcer la peine publiquement. L’excommunication empêche à un prêtre de célébrer des sacrements, et à un fidèle de les recevoir (eucharistie, réconciliation, mariage, etc.). Elle peut aussi valoir pour ceux qui ont pratiqué l’avortement (médecins), ou qui l’ont encouragé. Cependant, comme me l’expliquait récemment un prêtre spécialiste de droit canon, pour être passible de cette « peine », il faut avoir délibérément « violé la loi » en « connaissant la loi ». Autrement dit, si une personne commet un délit passible d’excommunication (l’avortement), mais en ignorant que c’était le cas, elle ne peut être excommuniée. Cette règle vaut pour les laïcs, mais pas pour les clercs. Cela explique pourquoi la plupart des cas recensés d’excommunication automatique, dans le droit canon, concernent des clercs. Il y a donc, dans les faits, très peu de laïcs excommuniés pour avortement.
  • Dans ses propos, le pape François semble particulièrement sensible au sort des femmes qui ont eu recours à l’avortement. Il rappelle d’ailleurs qu’il en a « rencontré » de « nombreuses » (alors qu’il était archevêque de Buenos Aires, notamment).

Capture d’écran 2015-09-05 à 17.47.23

Soyons prudents, là-aussi : cette adresse du pape François aux femmes ressemble assez à celle de Jean-Paul II dans Evangelium Vitae (n°99), qui employait exactement les même termes : une situation « profondément injuste », et des « conditionnements » ayant pu peser dans leur « décision », ains qu’une situation « douloureuse et dramatique». Le pape François, cependant, fait valoir son expérience de terrain en tant qu’ancien archevêque dans les bidonvilles de Buenos Aires, amené régulièrement à rencontrer des femmes ayant avorté, pour faire preuve de sa compassion. « Je connais bien les conditionnement qui les ont conduites à cette décision », relève-t-il, reconnaissant un « choix difficile et douloureux ».

Point de réelle nouveauté et de grande révolution, donc.

  •  La vraie nouveauté de cette lettre du pape François envoyée à l’occasion du Jubilé de la miséricorde, c’est sa main tendue à la communauté schismatique de la Fraternité Saint-Pie X (FSSPX)Cette communauté intégriste, fondée en 1970 par Mgr Marcel Lefebvre, avait refusé les principales décisions du concile Vatican II (1962-1965) (dialogue interreligieux, liberté religieuse, abandon du dogme de l’infaillibilité papale). Depuis, elle n’est pas reconnue par Rome. Dans cette lettre, le pape rend valide, dans un geste inédit, le sacrement de réconciliation (absolution des péchés) qui sera prononcé par les prêtres de la FSSPX. Auparavant, ce sacrement tel que célébré par cette communauté séparée de Rome faisait polémique. Le pape va même plus loin dans son message puisqu’il souhaite, à l’avenir, pouvoir « retrouver la pleine communion » avec la FSSPX. Une main tendue aux « intégristes » ? Le pape François est un plus fin stratège : le même jour, il recevait au Vatican Mgr Jacques Gaillot, un évêque très progressiste (en faveur du mariage homosexuel, de l’ordination de femmes prêtres, ou encore de l’avortement), destitué par Rome en 1995. Une façon de montrer que sa priorité est une Eglise unie, au-delà des considérations politiques… au risque d’exacerber les « paradoxes », comme le relève Jean-Marie Guénois dans Le Figaro. Ou, d’agir, comme à son habitude, en habile jésuite.

A bord du vol papal pour l’Amérique latine

En juillet dernier, j’ai été amenée à participer au voyage du pape François en Amérique latine. Un réel défi  : premier voyage du pape dédié à son continent natal, premier voyage aussi dense (9 jours, 3 pays, 7 avions). Des journées de travail de 5h du matin à minuit, un décalage horaire de 6 à 7h, des dépêches à écrire dans un autocar ou dans le hall d’un aéroport, avec parfois des coupures d’Internet ou d’électricité. Une expérience intense, certes, mais extrêmement formatrice et inoubliable.

Arrivée à Quito, Equateur
Arrivée à Quito, Equateur
Descente d'avion du pape à Quito
Descente d’avion du pape à Quito

Voici trois moments particulièrement forts sur lesquels je propose de revenir.

  • L’atterrissage à El Alto, en Bolivie, plus haut aéroport du monde, à plus de 4000 mètres d’altitude. A bord d’un avion de la Bolivian de Aviacion prêté pour le pape et sa délégation, nous survolons, depuis l’Equateur, la cordillère des Andes, le lac Titicaca qui sépare le Pérou de la Bolivie, et puis enfin les hauts plateaux des Andes et ses glaciers. La descente commence. Soudain, un avion militaire, tout proche de notre avion, apparaît derrière le hublot. Il semble piquer vers le sol, puis réapparait. Le président bolivien a voulu sortir le grand jeu, et nous a envoyé des escortes militaires aériennes. Dans l’avion papal, malgré les turbulences, tous les journalistes se lèvent et cherchent à prendre une photo. 
Les Andes et ses glaciers
Les Andes et ses glaciers
escorte militaire aérienne
escorte militaire aérienne

Au moment de l’atterrissage, une ambiance surnaturelle nous attend. Un silence presque assourdissant, le silence des hauts plateaux de montagne. Un paysage lunaire, entouré de majestueux glaciers. Le froid vif qui rougit nos joues. Pas une seule habitation aux alentours. En revanche, comme à chaque atterrissage papal, un tapis rouge et une délégation. Avec le président bolivien, plusieurs enfants en habits traditionnels sont venus représenter les diverses ethnies du pays. L’un d’entre eux, portant une coiffe amérindienne plus grande que lui, se jette dans les bras du pape. Ce dernier s’est vu remettre, quelques instants plus tôt, une pochette autour du cou pour y glisser des feuilles de coca, qui aident à lutter contre la mal d’altitude.

IMG_4841

Garde andine
Garde andine

Nouvelle image insolite : le Président Evo Morales, ancien syndicaliste des producteurs de feuille de coca – dont on extrait aussi la cocaïne- , a le point gauche levé pendant que retentit l’hymne de son pays. A côté d’un pape parfois qualifié de “communiste“, cette posture d’Evo Morales, sur les photos, entretiendra l’ambiguïté.

Mais le président bolivien n’en est pas à son premier coup d’éclat. Plus tard, à La Paz, nous le verrons offrir au pape ce cadeau un brin provocateur d’un crucifix en forme de croix et de marteau, imaginé par le père jésuite Luis Espinal.

cjzypnfuaaackf6-l200-h200-rm

Le surlendemain, les accents marxistes de cette visite papale en Bolivie reprendront lors du long monologue d’Evo Morales, vêtu d’un blouson à l’effigie de Che Gevara, à Santa Cruz della Sierra, au deuxième congrès mondial des mouvements populaires. Un discours vite concurrencé par le réquisitoire musclé du pape François contre l’“économie qui tue“ du sytème capitaliste et son “idole-argent“.

  • Un reportage au bidonville de Banado Norte, quartier très pauvre d’Asuncion, au Paraguay. Une escapade de 2h entre deux discours du pape m’a permis de rencontrer ses habitants, tous très souriants et accueillants, en dépits des graves inondations qu’ils ont du subir depuis un an. Le lendemain, ce n’est pas tant le discours du pape que les quelque 30 000 habitants du quartier retiendront, mais sa simple présence, au  milieu d’eux, et sa simplicité. Avant de prononcer son discours, le pape est arrivé en toute discrétion, sans caméras et journalistes, visiter deux  baraques de briques et de tôle où vivent des familles. Le pape semblait particulièrement à l’aise : lorsqu’il était encore archevêque de Buenos Aires, il avait l’habitude de se rendre dans les villas miserias (bidonvilles), à la périphérie de la capitale argentine.

Untitled

Voici un extrait du reportage réalisé là-bas :

(…) Petite et ronde, les yeux pétillants, Carmen fait visiter sa maison, qu’elle a nettoyé de fond en comble. Sa petite baraque, située dans une ruelle de terre, est faite de quelques briques empilées et d’un toit de tôle. C’est là qu’elle préparera sa surprise pour le pape : une soupe paraguayenne et du Beju, tortilla locale typique. “Au Paraguay, l’hospitalité est un devoir”, expliquent des voisins. Carmen ne travaille pas et son mari, atteint d’un cancer, non plus. C’est leur fille qui fait vivre le foyer, avec quelques ménages. Le quartier entier se prépare. Des banderoles jaunes et blanches, aux couleurs du Vatican, décorent les ruelles misérables, où des flaques de boues témoignent encore de la grande inondation de juillet 2014. Une habitante raconte : “Le jour de la crue, un prêtre a béni l’eau avec l’image de la Vierge, et l’eau est partie. Un miracle !” “Les inondations, cela nous arrive tous les ans. Le gouvernement nous aide peu. Que le pape vienne nous voir, c’est un autre miracle !”

  • La conférence de presse du pape François à bord de l’avion de retour entre Asuncion et Rome. Toute ma reconnaissance aux collègues qui m’ont laissé leur place pour poser une question au pape, au nom des journalistes francophones, pour ma “première fois“ à bord du vol papal. Voici, en résumé, la question posée : lors de son fameux discours aux mouvements populaires, le pape s’est-il posé comme “leader” de ces mouvements ? Pense-t-il que l’Eglise le suivra dans cette main tendue ? Le pape François répond  : “Ce n’est pas l’Eglise qui me suit, c’est moi qui suit l’Eglise”. Puis il explique que son discours n’est pas nouveau, qu’il s’agit de l’application pure et simple de la doctrine sociale de l’Eglise (en résumé, comment appliquer l’Evangile aux réalités politiques, économiques et sociales, et l’engagement des catholiques dans la vie sociale), à laquelle ont largement contribué ses prédécesseurs.

Il n’empêche, ce discours très politique, par sa forme particulièrement virulente et sans tabou, fera date. Le pape y dénonçait des “nouvelles formes de colonialisme“ comme “l’idole argent“, et appelait les peuples à s’unir pour favoriser le “changement“, face à un “système” devenu insupportable. Un discours très mal accueilli par les milieux républicains américains, à deux mois du voyage du pape aux Etats-Unis, certains accusant même le pape d’être un “dangereux marxiste”.

itw

Ce discours aux accents très socialistes doit cependant être comparé à un autre discours du pape, moins médiatisé, prononcé plus tard devant le président du Paraguay. Dans cet autre discours, François mettait en garde contre les “idéologies” qui ont une relation “maladive” avec le peuple, qui font “tout pour le peuple, mais rien avec” lui. Le pontife est même allé jusqu’à mettre en garde contre des idéologies se transformant en “dictatures”, prenant en exemple le “stalinisme et le nazisme”. Une critique voilée du socialisme latino-américain.

Pour un autre résumé plus complet du voyage du pape François en Amérique latine, voici le lien en accès libre vers ma dépêche bilan réalisée pour l’occasion.

THE END

Portrait : Seydou, Lampedusa comme terre d’adoption

En mai 2015, je suis allée à la rencontre de la famille Maggiore, à Lampedusa, qui a accueilli Seydou, jeune migrant Sénégalais rescapé d’un énième naufrage au large de l’île sicilienne. J’ai pu réaliser son portrait pour le magazine La Vie. Voici quelques extraits. Pour lire l’intégralité de l’article, c’est par là (lien payant).

“Toi, tu es le lait ! Et moi, le charbon !“ Seydou regarde “mammà Piera“ et esquisse un sourire timide. Piera éclate de rire et passe ses bras autour de son cou. “ C’est notre jeu à nous“, explique-t-elle. Un sorte de rituel entre mère et fils, lien récent qui unit à Lampedusa deux êtres de couleur de peau différente. Depuis un an et demi, Seydou vit chez Piera et Lillo Maggiore. Habitués à offrir gîte et couvert aux migrants rescapés des naufrages survenus au large des côtes, ce couple d’insulaires n’a pas hésité une seconde quand l’association Amici dei Bambini leur a proposé de prendre sous tutelle cet adolescent de 17 ans. Aujourd’hui, Seydou parle parfaitement italien, suit des cours à l’école d’hôtellerie, sert les pâtes al dente et joue dans le club de foot du centre-ville. Le Sénégal, son pays d’origine, n’est pourtant jamais loin : chaque semaine, “mammà Sira“ répond au bout du fil, depuis le village de Comodi, près de Tambacounda. Le matin, il se lève avec le soleil, à 5h15 précises, et fait sa prière. Le soir, quand le disque orange disparaît derrière la ligne d’horizon de la méditerranée, Seydou répète les mêmes gestes : il se passe de l’eau sur le visage, les bras et les jambes, se glisse dans sa chambre et s’adresse à Allah.

(…)

Ces gestes quotidiens et ces voix familières au téléphone lui parviennent comme les ersatz de sa vie passée. A Comodi, Seydou n’allait pas à l’école, trop occupé auprès du bétail. “Un jour, dans l’intérieur des terres de l’île, nous avons rencontré des chèvres, se souvient Lillo. Il s’est mis à les appeler en pular, son dialecte. Les bêtes se sont rassemblées et ont avancé.“ Dans un pays où l’espérance de vie atteint à peine 56 ans, et où près de 80% de la population rurale est pauvre , les adolescents se retrouvent vite à tenir le rôle de “chef de famille“. Un travail rude, qui ne suffit pas à nourrir toute la fratrie : son père, ses trois épouses, et leurs nombreux enfants. La faim conduit ses parents à l’envoyer à la quête de l’eldorado européen. Seydou a 16 ans quand il entame un périple de près de trois mois. “Mali… Burkina Faso… Niger… Libye“, le jeune homme énumère d’une voix lasse les états parcourus, à pied, en autocar ou en jeep, en grande partie sous l’écrasante chaleur du Sahara. Une fois les côtes libyennes atteintes, il embarque sur un canot pneumatique. Une centaine de personnes est à bord. (…)

Accéder à l’intégralité de l’article (lien payant).

Le pape François peut-il vraiment défier la mafia ?

Article initialement publié sur Le Monde des religions le 30 mars 2015.

D’abord, « l’excommunication ». Ce 21 juin 2014, le pape François se trouve en Calabre, au cœur de la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise, l’une des plus puissantes organisations criminelles d’Europe. Le lieu, Cassano allo Jonio, est hautement symbolique : c’est dans cette commune qu’un petit garçon de 3 ans a été assassiné, quelques mois plus tôt, par vengeance. Devant plus de 100 000 personnes, François lance : « les mafieux (…) sont excommuniés ! » Une première.

Si cette sentence n’a pas de valeur « légale » (elle n’est pas prononcée au cours d’une procédure canonique), elle est néanmoins lourde de sens. Le pape s’attaque à un problème longtemps sous-estimé dans l’Église : le rapport ambigu que la mafia entretient avec la religion catholique. En « excommuniant » les mafieux, le pape encourage ainsi les prêtres, sur le terrain, à leur tenir tête en leur refusant, par exemple, la communion, le mariage ou le baptême de leurs enfants.

La ‘Ndrangheta ne tarde pas à réagir. Quelques semaines plus tard, au cours d’une procession dans un village calabrais, des fidèles inclinent la statue de la Madone, en signe de déférence, devant la maison d’un « parrain ». Le message est clair.

Rites mafieux et traditions catholiques

La confusion entre religion et criminalité ne s’arrête pas à ces démonstrations de force. Certains mafiosi disposent de chapelles privées, d’autres prient la Vierge Marie, cachés dans leur bunker. La ‘Ndrangheta calabraise s’est choisie la Madone du sanctuaire de Polsi comme sainte protectrice, tandis que la Cosa Nostra sicilienne lui préfère sainte Annunziata. Plusieurs rites mafieux sont empruntés au rite catholique : parrainage, baptême, etc. Dans la ‘Ndrangheta, un nouveau baptisé doit déposer une goutte de son sang sur une image de Jésus, saint Roch ou saint Michel.

Le prêtre Don Giacomo Panizza lutte depuis plus de quarante ans contre la mafia calabraise. En 2001, l’État lui a confié un immeuble confisqué à la ‘Ndrangheta, qu’il a transformé en résidence d’accueil pour handicapés et migrants. Menacé de mort, il a été placé sous protection policière. « Un jour, la mère d’un mafieux m’a dit que j’étais un prêtre du démon, confie-t-il. Leur religion se base sur la juste vengeance. Chez eux, le pardon n’existe pas : pardonner est faible. »

L’ambiguïté de la piété populaire

Cette religiosité permet aux mafieux non seulement de « légitimer leur actes criminels », mais aussi de « souder le clan par des rituels », explique Fabrice Rizzoli, spécialiste des mafias (1). En affichant publiquement leur dévotion, les mafieux se fondent aussi dans la culture italienne du Mezzogiorno, le sud de l’Italie, très empreinte de piété populaire.

Dans cette région, beaucoup d’Italiens « cultivent une religiosité de façade, très émotive, décrypte le père jésuite Fabrizio Valletti, implanté dans le quartier de Scampia à Naples, fief de la Camorra – à la différence de Cosa Nostra, issue d’un milieu rural, la Camorra est d’origine urbaine. Cette piété populaire considère que l’homme n’est pas autonome dans la recherche du bien, mais qu’il dépend de l’assistance d’un Dieu protecteur ». De même, « le camorriste dépend du chef, son protecteur ».

« La corruption pue »

Après « l’excommunication » de la ‘Ndrangheta, place à la « conversion » de la Camorra. Le 21 mars dernier, à Naples, François s’est rendu dans le quartier de Scampia. Ici, le mot mafia n’est pas prononcé. À la place, une déclaration franche : « La corruption n’est pas chrétienne, elle pue ! ». L’adversaire serait donc aussi les élites italiennes. Le pape n’est pas dupe : sans homme politique à corrompre, la Camorra serait démantelée.

Un peu plus tard, dans le centre historique, le pape François s’adresse directement aux mafieux et les invite à se convertir « à la justice ». Encore des paroles sans précédent, estime Fabrice Rizzoli : « Auparavant, le message de l’Église reposait sur la repentance individuelle. Contre la mafia, le clergé proposait la privatisation du salut, là où l’État prône la collaboration citoyenne. »

Le tournant Jean Paul II

Si l’Église est longtemps restée silencieuse face au phénomène mafieux, c’est notamment parce que « pendant la guerre froide, explique Fabrice Rizzoli, l’Église, la mafia et la démocratie chrétienne avaient un ennemi commun : les communistes ». Une fois le bloc de l’Est tombé, Jean Paul II brise le silence. Le 9 mai 1993, à Agrigente (Sicile), il prononce un discours choc contre Cosa Nostra. Prononçant pour la première fois le mot « mafia », qu’il qualifie de « civilisation de mort », il lance un avertissement aux criminels : « Convertissez-vous, un jour viendra le jugement de Dieu ! »

Un appel à la conversion d’autant plus fort qu’à l’époque, de nombreux parrains quittent déjà le système pour devenir pentiti, repentis, et collaborer avec la justice. Deux mois plus tard, Cosa Nostra fait exploser une bombe devant la basilique papale du Latran, à Rome.

Le pape François et le « temps de l’affrontement »

Avec le pape François, la tension monte d’un cran. « Nous sommes au temps de l’affrontement », estime Don Panizza. « “L’excommunication” a encouragé les prêtres à résister aux mafias », assure-t-il. En outre, le pape ne s’arrête pas aux discours : dès l’été 2013, il avait exigé le contrôle de milliers de comptes de la banque du Vatican, soupçonnés de blanchiment d’argent par la mafia.

Mais si sa détermination peut encourager certains à briser le silence, la mentalité générale sera plus difficile à changer. « La mafia est devenue une mentalité globale, une logique de pensée, une logique de vie », soupire Don Panizza. « La corruption fait un peu partie des coutumes de notre pays », regrette aussi le père Valleti. Un combat spirituel mais aussi culturel, donc. Il ne fait que commencer.

(1) Fabrice Rizzoli est représentant en France de l’ONG FLARE, réseau européen contre le crime organisé. Il est l’auteur du Petit dictionnaire énervé de la mafia (Éditions de l’Opportun, 2012).

A Naples, le pape François défie la Camorra

Article initialement publié dans La Vie, le 21 mars 2015.

Pour la première étape de son déplacement à Naples, ce samedi, le pape François avait choisi un lieu symbolique : Scampia, quartier défavorisé du nord de la ville, en proie au trafic de drogue et fief de la Camorra, mafia napolitaine. Sur la place Jean-Paul II, le pape s’est directement adressé aux jeunes du quartier qui, sans travail et livrés à eux même, finissent par devenir de petites mains de la mafia. Autour de cette place, les fameuses vele, tours délabrées de 14 étages en forme de voile. Ces logements sociaux, reliés par des labyrinthes de couloirs métallique facilitant la circulation de drogue, avaient inspiré le film Gomorra, tiré du best-seller du journaliste napolitain Roberto Saviano.

A Scampia, le pape s’est concentré sur les causes de la criminalité organisée : “Si on ne gagne pas son pain, on perd sa dignité !“, et alors, on risque de “tomber dans la délinquance“. Des phrases fortes ponctuées d’applaudissements enthousiastes de la jeunesse désabusée de Scampia. Le pape n’a jamais cité la mafia, mais les allusions étaient présentes : “Qui prend volontairement la voie du mal vole un bout d’espérance. Il le vole à lui-même et à tous, (…) à la bonne réputation de la ville et à son économie“.

Il faut dire que la Camorra est déjà très médiatisée dans cette banlieue qui souhaite redorer son image. Selon le maire de Naples, Luigi de Magistris, grâce au travail de la police, des magistrats et des associations locales, le trafic de stupéfiants y aurait diminué de 70% par rapport à 2012. Mais la Camorra résiste. La preuve, une semaine avant la venue du pape, des échanges de tirs ont eu lieu en plein coeur de Naples, entre une voiture et des motos.

“Convertissez-vous !“

Pour évoquer clairement la mafia, le pape a attendu d’être devant les quelques 30 000 fidèles, Piazza del plebiscito, grande place du centre historique de la cité parthénopéenne. Et François, cette fois-ci, s’est directement adressé aux mafieux : “Convertissez-vous à l’amour et à la justice ! (…) Avec la grâce de Dieu, qui pardonne tout, il est possible revenir à une vie honnête (…). Même les larmes des mères de Naples, mélangées avec celle de Marie, vous le demandent“.

Une humilité qui a touché Rosaria, jeune maman napolitaine venue écouter le pape avec sa petite Chiara : “Il a su se faire humble, même avec les délinquants. Il les a invités à se convertir. Cela n’a pas été impérieux. J’espère vraiment que quelqu’un accueillera cette invitation“.

Aux Napolitains, le pape a demandé, en référence au marché noir ou à la corruption qui alimentent la mafia, de ne pas céder “aux flatteries de gains faciles ou des revenus malhonnêtes“,mais aussi de réagir “avec fermeté aux organisations qui exploitent et corrompent les jeunes, les pauvres et les faibles, avec le commerce cynique de la drogue et d’autres crimes“.

Ce n’est pas la première fois que le pape use de paroles très dures contre la mafia. Un an plus tôt, jour pour jour, le pape François avait lancé le même appel à la conversion lors d’une veillée de prière, à Rome, pour les victimes de la mafia. Depuis une vingtaine d’année, à l’initiative de l’association Libera, la journée du 21 mars leur est dédiée. En juillet 2014, à Caserte, à 40km de Naples, le pape avait demandé de “dire non à toute forme d’illégalité“ et demandé le respect de “l’environnement“. Une référence aux déchets toxiques enfouis illégalement par la Camorra dans les sous-sols de la région.

Les mafieux sont “excommuniés“

Les paroles les plus fortes de François restent celles adressées à la ‘Ndrangheta, mafia calabraise, lors d’un déplacement dans la région, en juin 2014 : “Les mafieux sont excommuniés”, avait-il lancé, comme une sentence. Des paroles jamais prononcées par un pape jusque-là, et touchant à un autre aspect : l’ambiguité qu’entretiennent les cadres d’une pègre avec la religion catholique. “Les rites d’initiation des nouveaux mafieux ont des références à la religion et les ‘picciotti’ (hommes de main de la mafia, ndlr) prient avant de commettre un assassinat“, expliquait Nicola Gratteri, juge spécialiste de la ‘Ndrangheta, en novembre 2013.

Après ce discours, des mafieux avaient d’ailleurs défié le pape en faisant s’arrêter une statue de la Vierge, lors d’une processions religieuse, sous le balcon d’un “parrain“. Une réaction qui prouve aussi que la parole de l’Eglise, plus ferme que par le passé, déstabilise la mafia. Mais ce n’est pas sans danger : en 1993, Cosa Nostra avait répondu à un discours de Jean Paul II en plaçant des bombes devant la basilique papale Saint-Jean de Latran.

Dring ! C’est le calendrier des prêtres !

« Ah, tu viens de rater de peu le prêtre qui est venu bénir l’appartement », me lance un ami – on l’appellera Toto pour préserver son anonymat – en m’ouvrant la porte . Venant de lui, je pense d’abord à une blague et éclate de rire. « Ah mais je suis très sérieux ».

Il se trouve que Toto ne blaguait pas. Pendant la période du Carême dans toute l’Italie, en attendant Pâques, la tradition veut que les prêtres de la paroisse de votre quartier viennent sonner à votre porte pour vous proposer de bénir votre maison, et votre famille.

Histoire de m’ôter tout doute, quelques jours plus tard, DRING ! – Non pas chez moi, mais au bureau – dans un immeuble résidentiel – un prêtre s’est présenté, aube, sandales et cordon noué à la ceinture, devant mon chef, pour « bénir notre famille ». Ambiance #ackward garantie. Comme mon chef est sympa, il l’a laissé faire et a appelé ses « enfants » (à savoir ma collègue et moi) dans l’entrée pour procéder à la chose.

benedizione-case

“Alors ben là heu, c’est mon bureau” (Image illustrative)

Nous voilà donc, le patron, ma collègue et moi dans le couloir du bureau, devant le prêtre qui commence à invoquer une prière à laquelle nous devons répondre « Seigneur, bénis notre famille », en italien, à trois ou quatre reprises. Après quoi, le prêtre nous asperge d’eau bénite, avant de nous inviter à réciter un Notre Père en italien.  A la fin, nous avons droit à une jolie image du pape François…. et de donner un peu d’argent pour la paroisse du coin.

AR2822 Vous l’aurez compris, c’est un peu comme le calendrier des pompiers, version prêtres. Excepté qu’il ne s’agit pas  de ce fameux calendrier des  prêtres les plus sexy du Vatican.

pretres_sexy

Un kit pour bénir sa famille

Sachez que si le prêtre n’est pas passé, vous pouvez vous même vous fournir en « kit bénédiction maison ». C’est ce que la paroisse de Saluzzo, près de Gênes, avait proposé à ses fidèles en 2007, à l’aide d’ un kit composé d’une image de la Sainte Famille, d’une prière et d’une bouteille en plastique remplie d’eau bénite.

D’où vient ce rite ? D’habitude, la bénédiction a lieu pendant la semaine de Pâques, mais elle commence dans les grandes villes comme Rome dès le Carême, quelques semaines avant Pâques.

Pâque juive

La tradition pourrait trouver son origine, explique le site de la Fraternité San Filippo Neri,  dans ce passage concernant la Pâques juive du livre de l’Exode (Ancien Testament) : comme l’a demandé Dieu à Moïse, avec le sang de l’agneau immolé pour la Pâque, les Juifs tracent un signe sur le linteau et les deux montants de la porte de leur maison. Ainsi, Dieu reconnaît et épargne toutes les maisons juives, empêchant ainsi « l’ange exterminateur » de tuer les premiers-nés, contrairement à ceux du peuple égyptien, qui maintenait le peuple juif en esclavage.

Aujourd’hui, dans la tradition chrétienne, il s’agit désormais d’être libéré de « l’esclavage du péché, poursuit le site de la Fraternité, grâce au sacrifice du vrai agneau, Jésus Christ ». L’eau bénite, elle, fait référence à l’eau reçue au jour du baptême de tout chrétien.

Le crucifix au dessus du bureau du Carabiniere

Une tradition qui se perpétue au 21e siècle, dans un pays qui n’est pas laïc, mais sous régime concordataire. Après avoir constaté la contradiction entre les Accords du Latran (1929) et la Constitution italienne (1948), l’Italie et l’Eglise signent un nouveau concordat en 1984. Selon ce concordat, l’Eglise catholique n’est plus une religion d’Etat, mais « les principes du catholicisme font partie du patrimoine historique du peuple italien ». En outre, les religions, et en particulier la religion catholique, continuent d’être enseignées dans les écoles. Ce concordat et cet héritage culturel expliquent que l’on aperçoive des crucifix ou des images du pape au-dessus du bureau d’un carabiniere (gendarme italien), à la mairie de Rome, dans les écoles… mais aussi dans les bars, les tabacs, les restaurants !

Parfois, cela crée de drôles de mélanges. La dernière fois que je suis allée faire mes courses au Carrefour du coin, par exemple, je suis tombée sur ces  bougies à côté du rayon croquettes pour chats !

photo

THE END

Le pape François, un pape “féministe” ?

Article initialement publié sur Le Monde des religions.

« Les femmes doivent être plus considérées dans l’Église. » Leur « émancipation » doit pouvoir « s’exprimer ». Depuis le début de son pontificat, le pape François multiplie les discours en faveur des femmes. Est-il pour autant féministe ? Si l’ordination des femmes ne fait pas partie de ses objectifs, il semble résolu à leur donner plus de visibilité. La réforme de la Curie (gouvernement de l’Église), chantier principal de son pontificat, pourrait lui donner l’occasion de nommer des figures féminines à la tête de dicastères (ministères). C’est sans compter les fortes résistances qu’il rencontre au sein de son administration.

Quelques jours seulement après son élection, le jeudi saint, le pape lave les pieds de deux femmes dans une prison romaine. Une première. Une semaine plus tard, dans un discours, il affirme que les femmes ont « un rôle particulier [pour] ouvrir les portes au Seigneur ». En novembre 2013, dans son Exhortation apostolique Evangelii Gaudium, le pape est plus incisif : il invite à réfléchir « au rôle possible de la femme là où se prennent des décisions importantes ». En décembre 2014, il demande qu’elles soient « mieux reconnues dans leurs droits », dans « la vie sociale et professionnelle ».

« Comme les fraises dans un gâteau »

Mais François ne s’arrête pas aux paroles. En mars 2014, il nomme une nouvelle femme à la présidence de l’Académie pontificale des sciences sociales, la sociologue réputée Margaret Archer. En juillet, il choisit pour la première fois une femme à la tête d’une université pontificale, la religieuse Mary Melone. La Commission pontificale pour la protection des mineurs respecte désormais la plus stricte parité. En septembre, l’évêque de Rome nomme cinq femmes au sein de la prestigieuse Commission théologique internationale. Trois mois plus tard, il affirme : « Elles sont comme les fraises dans un gâteau ! Il en faut plus ! ».

Au Vatican, on murmure qu’il pourrait aller plus loin : choisir une religieuse à la direction du dicastère chargé de la pastorale des migrants. Le cardinal Maradiaga, coordinateur du Conseil de cardinaux aidant le pape à réformer la Curie, évoque la possibilité de placer un couple à la tête du Conseil pontifical pour les laïcs. La présence d’une femme au sommet de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée ne paraît pas non plus impossible aux yeux de Lucetta Scaraffia, spécialiste du statut des femmes dans l’Église à L’Osservatore Romano.

Continuité dans le fond, rupture dans le style

Pour l’instant, les femmes n’ont jamais dépassé le grade de « numéro 3 » dans la Curie. C’est sous Benoît XVI en 2010, qu’est nommée la première femme laïque, Flaminia Giovanelli, sous-secrétaire d’un grand dicastère : le Conseil pontifical Justice et Paix. Un an après, la religieuse Nicla Spezzati devient numéro 3 de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée.

Sur le fond, le pape François s’inscrit dans la lignée de ces prédécesseurs Jean Paul II et Benoît XVI. Ce dernier avait même soutenu la naissance d’un supplément féminin à L’Osservatore Romano. C’est dans la tonalité de ses discours que Bergoglio se distingue en dénonçant avec « un courage nouveau la condition de subalternité des femmes dans l’Église », estime Lucetta Scaraffia. « Il est plus audacieux dans sa façon de s’exprimer, de décider, renchérit Romilda Ferrauto, rédactrice en chef de la section française de Radio Vatican. Son parcours personnel fait la différence. » Et pour cause : dans La Vie occulte de Jorge Bergoglio, Armando Rubén Puente raconte comment le cardinal Jorge Mario Bergoglio, alors archevêque de Buenos Aires, avait sauvé des prostituées des rues et de leurs exploiteurs.

Mais cette attitude ne plaît pas à tout le monde. Plusieurs cardinaux de Curie ne cachent plus leur exaspération. Si François décidait de nommer des femmes à la tête de dicastères, « cela voudrait dire qu’elles prendraient des postes de carrière. Il y aurait des résistances énormes, avance Lucetta Scaraffia. Je ne sais pas si le pape peut les affronter. » « Cela ne va pas être simple. Comme le reste de la réforme de la Curie », admet Romilda Ferrauto.

Pas d’ordination sacerdotale

Le discours inédit du pape a cependant de solides limites. Sur l’ordination de femmes, il est catégorique : « le sacerdoce réservé aux hommes (…) ne se discute pas », écrit-il dans Evangelii Gaudium. François confirme la position de l’Église quand il prête des qualités propres à la femme : « elle est celle qui porte, la mère de la communauté. » Le féminisme ? Une « philosophie qui court le risque de se transformer en machisme en jupons ». Voilà qui est clair.

« Le Vatican maintient l’idée que les hommes et les femmes ont des rôles différents et complémentaires, confirme Lucetta Scaraffia. Le problème c’est qu’on considère que le rôle des hommes est supérieur, alors que non. Les femmes n’ont pas besoin d’un rôle sacerdotal. »

Kate McElwee est directrice de l’organisation américaine Women’s ordination Conference à Rome, en faveur de l’ordination de femmes. La position de l’Église, estime-t-elle, est « sexiste. Dire que les femmes sont plus spirituelles, maternelles, cela permet de justifier que l’autorité soit donnée aux hommes ».

Valoriser les femmes engagées sur le terrain

Kate McElwee participait, du 4 au 7 février dernier, à un colloque sur les femmes organisé par le Conseil pontifical de la culture. Sur le livret de présentation, l’ordination féminine n’est pas à l’ordre du jour : « selon les statistiques, le sujet suscite un faible intérêt. » « J’aimerais bien les voir les statistiques ! », ironise-t-elle, alors que 63 % des catholiques américains seraient en faveur de l’ordination de femmes. En France, selon un sondage publié dans Le Monde et La Croix en 2009, 63 % des pratiquants réguliers y étaient favorables.

Pour autant, tempère Romilda Ferrauto, cette rencontre a permis de mettre en avant le rôle de religieuses sur le terrain, notamment sœur Eugenia Bonetti, symbole de la lutte contre le trafic européen d’immigrées africaines contraintes à la prostitution. « Les religieuses sont les seules à pouvoir approcher avec facilité les prostituées », estime la responsable de Radio Vatican. « Aujourd’hui, les religieuses constituent les deux tiers de la communauté, et n’ont aucune voix », déplore Lucetta Scaraffia.

Anne-Marie Pelletier, enseignante au Collège des Bernardins et lauréate du prix Ratzinger 2014, a participé au colloque du Conseil pontifical de la culture. Elle constate : « Aujourd’hui, un certain nombre de femmes prennent leur distance avec l’institution ecclésiale qu’elles estiment peu reconnaissante de l’énorme labeur qu’elles accomplissent. »

Des femmes au séminaire et plus de théologiennes

Lucetta Scaraffia milite également pour permettre à davantage de femmes d’enseigner dans les séminaires : « Les futurs prêtres seraient habitués à voir des femmes dans des positions supérieures. Pour le moment, ils ne voient que des domestiques qui lavent des plats ! »

C’est d’ailleurs dans le domaine intellectuel que le pape François semble le plus disposé à placer les femmes. Il faut « tirer le meilleur profit [de] leur apport spécifique à l’intelligence de la foi », disait-il en décembre à la Commission théologique internationale. Pour cela, il faudrait « repenser toute la tradition chrétienne en tenant compte des femmes dans l’Évangile : Marthe, Marie, la Samaritaine et Marie-Madeleine, envisage Lucetta Scaraffia. Les Pères de l’Église parlaient de la féminité de Dieu interprétée par l’Esprit-Saint ». « Ce type d’évolution un peu tellurique ne peut se faire qu’avec un minimum de patience et de confiance. Mais le mouvement est amorcé », se réjouit déjà Anne-Marie Pelletier.