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Les femmes, grandes oubliées du synode

Article initialement publié sur Le Monde des religions*.

Lucetta Scaraffia est en colère. Invitée au synode sur la famille en tant qu’ « auditrice », cette journaliste du quotidien officiel du Vatican L’Osservatore Romano s’est sentie très peu écoutée durant les trois semaines de débat, dans un monde résolument masculin. Son message n’ayant pas été pris au sérieux, elle a choisi de crier son amertume dans une tribune publiée en Une du Monde, le 28 octobre dernier. Cette ancienne féministe y dénonce la « parfaite ignorance de la gent féminine » chez les évêques et cardinaux réunis au Vatican, du 4 au 25 octobre, pour discuter de la famille. Pendant les discussions en assemblée, elle n’a pas eu le droit d’intervenir, si ce n’est à la fin, et encore moins de voter, comme ce fut le cas pour les autres auditeurs. Elle n’a pas non plus eu le droit de proposer des modifications au texte soumis au débat. « Bref, explique-t-elle, tout contribuait à ce que je me sente inexistante. »  

La discussion des participants au synode a beaucoup porté sur « l’indissolubilité du mariage » et donc l’impossibilité, pour les catholiques, de se remarier. Mais lorsque Lucetta Scaraffia tente d’expliquer à l’assemblée que les femmes, souvent abandonnées par leur mari, sont les premières pénalisées dans cette situation, la journaliste a la sensation de « parler dans le vide ». À ses côtés, d’autres femmes participant au synode – toujours et seulement comme auditrices – ont tenté de se faire entendre. Comme cette jeune religieuse qui explique à Lucetta avoir découvert, lors d’un échange avec le pape, que les quatre lettres envoyées par son association, réclamant plus de place pour les religieuses, ne sont jamais parvenues au chef de l’Église catholique.

Au cœur du synode, la sœur américaine Maureen Kelleher, religieuse du Sacré-Cœur de Marie et membre de l’Union internationale des supérieurs généraux, prend la parole. En 1974, lors d’un précédent synode, relève-t-elle, seules deux religieuses avaient été invitées à participer.« Aujourd’hui, 40 ans plus tard, nous sommes trois. » Avec courage, la religieuse américaine adresse un vigoureux appel aux leaders de l’Église pour qu’ils reconnaissent « combien de nombreuses femmes qui se sentent appelées à être au service du Royaume de Dieu ne peuvent trouver leur place dans notre Église ». « Aussi douées soient-elles, soupire-t-elle, elles ne peuvent apporter leurs talents à la table des prises de décision et des planifications pastorales. »

La force des femmes face à Boko Haram

Deux autres auditrices, catholiques engagées, ne se sont pas non plus laissées intimidées. Agnes Offiong Erogunaye est présidente de la Catholic Women Organization of Nigeria. Devant l’assemblée d’hommes, elle témoigne de la force des femmes nigérianes face à la secte Boko Haram : « L’insurrection de Boko Haram au Nigeria a montré la force et le rôle d’une femme et d’une mère déterminée à garder sa famille réunie face à l’impuissance et à la calamité. Dans ces moments de détresse, elle travaille dur pour que sa famille survive. » Elle poursuit : « De mon expérience avec les femmes dans ces moments difficiles, je peux dire avec audace que, bien que l’homme soit le chef de famille, la femme est cependant le cœur de la famille, et quand le cœur cesse de battre, la famille meurt (…). La plupart des femmes africaines sont connues pour prendre soin de leur famille, avec ou sans la contribution de leurs époux ! »

L’Australienne Maria Harries, elle, invite à respecter, voire à s’inspirer de la culture des peuples aborigènes de son pays. Dans des systèmes souvent « matrilinéaires », explique-t-elle, les femmes jouent « un rôle dynamique », et sont habituées à « être visibles ». Pour appuyer son propos, elle va jusqu’à citer un chef aborigène : « Sans femmes visibles à l’autel et dans la vie de notre Eglise, nous mettons hors de vue nos mères, nos sœurs et nos filles ! »

Entendre la voix des femmes

« Je pense que le synode gagnerait vraiment à entendre la voix des femmes, a pour sa part estimé sœur Carmen Sammut, présidente de l’Union internationale des supérieures générales dans le quotidien La Croix, à l’issue du synode. Elles sont expertes en plusieurs domaines, très proches de la vie de ceux et celles qui souffrent, aux marges. » Elle avoue que le synode fut « une épreuve », car « il y avait si peu de femmes » que « l’universalité était en soit limitée ». « Forcément, dans cette rencontre, la voix de trois religieuses n’avait pas beaucoup de poids. Comme nos interventions sont arrivées en fin de deuxième semaine, certaines étaient devenues caduques. C’était assez frustrant. »

« J’ai vécu des moments de désolation quand j’ai pensé que tout était bloqué, confie encore la religieuse, et que rien de neuf n’allait apparaître dans le résultat final. » Cependant, quand elle découvre le rapport final, elle est plutôt satisfaite : « Il reconnaît que leur participation au sein de l’Église dans les processus de décision, dans la gouvernance de certaines institutions et dans la formation des prêtres, peut contribuer à une meilleure reconnaissance sociale des femmes. Nous attendons maintenant que ces déclarations soient mises en pratiques. »

Nommer plus de femmes à la curie romaine

N’y a-t-il donc eu aucun homme pour défendre la cause des femmes durant l’assemblée des évêques ? Si, au moins un ! Dans une intervention courageuse, l’évêque canadien Mgr Paul-André Durocher a demandé à l’Église d’affirmer « que les passages où saint Paul parle de la soumission de la femme à son mari ne peuvent pas justifier la domination de l’homme sur la femme, encore moins la violence à son égard ». Il a ensuite proposé la possibilité de « nommer des femmes aux postes qu’elles pourraient occuper dans la curie romaine et dans les curies diocésaines », afin de« reconnaître l’égale capacité des femmes d’assumer des postes décisionnels dans l’Église ». Pour l’instant, les femmes sont très rares à occuper des postes à responsabilité dans la curie romaine. Aucune n’est à la tête d’un dicastère (sorte de ministère). L’évêque canadien est même allé plus loin, en proposant l’accès des femmes au diaconat. Il confie cependant que cette suggestion a suscité « peu d’échos » dans la suite des débats. Sans doute faudra-t-il attendre un prochain synode pour que les femmes réussissent, cette fois, à faire entendre leur voix.

*Article publié sous pseudonyme.

Portrait : Seydou, Lampedusa comme terre d’adoption

En mai 2015, je suis allée à la rencontre de la famille Maggiore, à Lampedusa, qui a accueilli Seydou, jeune migrant Sénégalais rescapé d’un énième naufrage au large de l’île sicilienne. J’ai pu réaliser son portrait pour le magazine La Vie. Voici quelques extraits. Pour lire l’intégralité de l’article, c’est par là (lien payant).

“Toi, tu es le lait ! Et moi, le charbon !“ Seydou regarde “mammà Piera“ et esquisse un sourire timide. Piera éclate de rire et passe ses bras autour de son cou. “ C’est notre jeu à nous“, explique-t-elle. Un sorte de rituel entre mère et fils, lien récent qui unit à Lampedusa deux êtres de couleur de peau différente. Depuis un an et demi, Seydou vit chez Piera et Lillo Maggiore. Habitués à offrir gîte et couvert aux migrants rescapés des naufrages survenus au large des côtes, ce couple d’insulaires n’a pas hésité une seconde quand l’association Amici dei Bambini leur a proposé de prendre sous tutelle cet adolescent de 17 ans. Aujourd’hui, Seydou parle parfaitement italien, suit des cours à l’école d’hôtellerie, sert les pâtes al dente et joue dans le club de foot du centre-ville. Le Sénégal, son pays d’origine, n’est pourtant jamais loin : chaque semaine, “mammà Sira“ répond au bout du fil, depuis le village de Comodi, près de Tambacounda. Le matin, il se lève avec le soleil, à 5h15 précises, et fait sa prière. Le soir, quand le disque orange disparaît derrière la ligne d’horizon de la méditerranée, Seydou répète les mêmes gestes : il se passe de l’eau sur le visage, les bras et les jambes, se glisse dans sa chambre et s’adresse à Allah.

(…)

Ces gestes quotidiens et ces voix familières au téléphone lui parviennent comme les ersatz de sa vie passée. A Comodi, Seydou n’allait pas à l’école, trop occupé auprès du bétail. “Un jour, dans l’intérieur des terres de l’île, nous avons rencontré des chèvres, se souvient Lillo. Il s’est mis à les appeler en pular, son dialecte. Les bêtes se sont rassemblées et ont avancé.“ Dans un pays où l’espérance de vie atteint à peine 56 ans, et où près de 80% de la population rurale est pauvre , les adolescents se retrouvent vite à tenir le rôle de “chef de famille“. Un travail rude, qui ne suffit pas à nourrir toute la fratrie : son père, ses trois épouses, et leurs nombreux enfants. La faim conduit ses parents à l’envoyer à la quête de l’eldorado européen. Seydou a 16 ans quand il entame un périple de près de trois mois. “Mali… Burkina Faso… Niger… Libye“, le jeune homme énumère d’une voix lasse les états parcourus, à pied, en autocar ou en jeep, en grande partie sous l’écrasante chaleur du Sahara. Une fois les côtes libyennes atteintes, il embarque sur un canot pneumatique. Une centaine de personnes est à bord. (…)

Accéder à l’intégralité de l’article (lien payant).

Le pape François peut-il vraiment défier la mafia ?

Article initialement publié sur Le Monde des religions le 30 mars 2015.

D’abord, « l’excommunication ». Ce 21 juin 2014, le pape François se trouve en Calabre, au cœur de la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise, l’une des plus puissantes organisations criminelles d’Europe. Le lieu, Cassano allo Jonio, est hautement symbolique : c’est dans cette commune qu’un petit garçon de 3 ans a été assassiné, quelques mois plus tôt, par vengeance. Devant plus de 100 000 personnes, François lance : « les mafieux (…) sont excommuniés ! » Une première.

Si cette sentence n’a pas de valeur « légale » (elle n’est pas prononcée au cours d’une procédure canonique), elle est néanmoins lourde de sens. Le pape s’attaque à un problème longtemps sous-estimé dans l’Église : le rapport ambigu que la mafia entretient avec la religion catholique. En « excommuniant » les mafieux, le pape encourage ainsi les prêtres, sur le terrain, à leur tenir tête en leur refusant, par exemple, la communion, le mariage ou le baptême de leurs enfants.

La ‘Ndrangheta ne tarde pas à réagir. Quelques semaines plus tard, au cours d’une procession dans un village calabrais, des fidèles inclinent la statue de la Madone, en signe de déférence, devant la maison d’un « parrain ». Le message est clair.

Rites mafieux et traditions catholiques

La confusion entre religion et criminalité ne s’arrête pas à ces démonstrations de force. Certains mafiosi disposent de chapelles privées, d’autres prient la Vierge Marie, cachés dans leur bunker. La ‘Ndrangheta calabraise s’est choisie la Madone du sanctuaire de Polsi comme sainte protectrice, tandis que la Cosa Nostra sicilienne lui préfère sainte Annunziata. Plusieurs rites mafieux sont empruntés au rite catholique : parrainage, baptême, etc. Dans la ‘Ndrangheta, un nouveau baptisé doit déposer une goutte de son sang sur une image de Jésus, saint Roch ou saint Michel.

Le prêtre Don Giacomo Panizza lutte depuis plus de quarante ans contre la mafia calabraise. En 2001, l’État lui a confié un immeuble confisqué à la ‘Ndrangheta, qu’il a transformé en résidence d’accueil pour handicapés et migrants. Menacé de mort, il a été placé sous protection policière. « Un jour, la mère d’un mafieux m’a dit que j’étais un prêtre du démon, confie-t-il. Leur religion se base sur la juste vengeance. Chez eux, le pardon n’existe pas : pardonner est faible. »

L’ambiguïté de la piété populaire

Cette religiosité permet aux mafieux non seulement de « légitimer leur actes criminels », mais aussi de « souder le clan par des rituels », explique Fabrice Rizzoli, spécialiste des mafias (1). En affichant publiquement leur dévotion, les mafieux se fondent aussi dans la culture italienne du Mezzogiorno, le sud de l’Italie, très empreinte de piété populaire.

Dans cette région, beaucoup d’Italiens « cultivent une religiosité de façade, très émotive, décrypte le père jésuite Fabrizio Valletti, implanté dans le quartier de Scampia à Naples, fief de la Camorra – à la différence de Cosa Nostra, issue d’un milieu rural, la Camorra est d’origine urbaine. Cette piété populaire considère que l’homme n’est pas autonome dans la recherche du bien, mais qu’il dépend de l’assistance d’un Dieu protecteur ». De même, « le camorriste dépend du chef, son protecteur ».

« La corruption pue »

Après « l’excommunication » de la ‘Ndrangheta, place à la « conversion » de la Camorra. Le 21 mars dernier, à Naples, François s’est rendu dans le quartier de Scampia. Ici, le mot mafia n’est pas prononcé. À la place, une déclaration franche : « La corruption n’est pas chrétienne, elle pue ! ». L’adversaire serait donc aussi les élites italiennes. Le pape n’est pas dupe : sans homme politique à corrompre, la Camorra serait démantelée.

Un peu plus tard, dans le centre historique, le pape François s’adresse directement aux mafieux et les invite à se convertir « à la justice ». Encore des paroles sans précédent, estime Fabrice Rizzoli : « Auparavant, le message de l’Église reposait sur la repentance individuelle. Contre la mafia, le clergé proposait la privatisation du salut, là où l’État prône la collaboration citoyenne. »

Le tournant Jean Paul II

Si l’Église est longtemps restée silencieuse face au phénomène mafieux, c’est notamment parce que « pendant la guerre froide, explique Fabrice Rizzoli, l’Église, la mafia et la démocratie chrétienne avaient un ennemi commun : les communistes ». Une fois le bloc de l’Est tombé, Jean Paul II brise le silence. Le 9 mai 1993, à Agrigente (Sicile), il prononce un discours choc contre Cosa Nostra. Prononçant pour la première fois le mot « mafia », qu’il qualifie de « civilisation de mort », il lance un avertissement aux criminels : « Convertissez-vous, un jour viendra le jugement de Dieu ! »

Un appel à la conversion d’autant plus fort qu’à l’époque, de nombreux parrains quittent déjà le système pour devenir pentiti, repentis, et collaborer avec la justice. Deux mois plus tard, Cosa Nostra fait exploser une bombe devant la basilique papale du Latran, à Rome.

Le pape François et le « temps de l’affrontement »

Avec le pape François, la tension monte d’un cran. « Nous sommes au temps de l’affrontement », estime Don Panizza. « “L’excommunication” a encouragé les prêtres à résister aux mafias », assure-t-il. En outre, le pape ne s’arrête pas aux discours : dès l’été 2013, il avait exigé le contrôle de milliers de comptes de la banque du Vatican, soupçonnés de blanchiment d’argent par la mafia.

Mais si sa détermination peut encourager certains à briser le silence, la mentalité générale sera plus difficile à changer. « La mafia est devenue une mentalité globale, une logique de pensée, une logique de vie », soupire Don Panizza. « La corruption fait un peu partie des coutumes de notre pays », regrette aussi le père Valleti. Un combat spirituel mais aussi culturel, donc. Il ne fait que commencer.

(1) Fabrice Rizzoli est représentant en France de l’ONG FLARE, réseau européen contre le crime organisé. Il est l’auteur du Petit dictionnaire énervé de la mafia (Éditions de l’Opportun, 2012).

A Naples, le pape François défie la Camorra

Article initialement publié dans La Vie, le 21 mars 2015.

Pour la première étape de son déplacement à Naples, ce samedi, le pape François avait choisi un lieu symbolique : Scampia, quartier défavorisé du nord de la ville, en proie au trafic de drogue et fief de la Camorra, mafia napolitaine. Sur la place Jean-Paul II, le pape s’est directement adressé aux jeunes du quartier qui, sans travail et livrés à eux même, finissent par devenir de petites mains de la mafia. Autour de cette place, les fameuses vele, tours délabrées de 14 étages en forme de voile. Ces logements sociaux, reliés par des labyrinthes de couloirs métallique facilitant la circulation de drogue, avaient inspiré le film Gomorra, tiré du best-seller du journaliste napolitain Roberto Saviano.

A Scampia, le pape s’est concentré sur les causes de la criminalité organisée : “Si on ne gagne pas son pain, on perd sa dignité !“, et alors, on risque de “tomber dans la délinquance“. Des phrases fortes ponctuées d’applaudissements enthousiastes de la jeunesse désabusée de Scampia. Le pape n’a jamais cité la mafia, mais les allusions étaient présentes : “Qui prend volontairement la voie du mal vole un bout d’espérance. Il le vole à lui-même et à tous, (…) à la bonne réputation de la ville et à son économie“.

Il faut dire que la Camorra est déjà très médiatisée dans cette banlieue qui souhaite redorer son image. Selon le maire de Naples, Luigi de Magistris, grâce au travail de la police, des magistrats et des associations locales, le trafic de stupéfiants y aurait diminué de 70% par rapport à 2012. Mais la Camorra résiste. La preuve, une semaine avant la venue du pape, des échanges de tirs ont eu lieu en plein coeur de Naples, entre une voiture et des motos.

“Convertissez-vous !“

Pour évoquer clairement la mafia, le pape a attendu d’être devant les quelques 30 000 fidèles, Piazza del plebiscito, grande place du centre historique de la cité parthénopéenne. Et François, cette fois-ci, s’est directement adressé aux mafieux : “Convertissez-vous à l’amour et à la justice ! (…) Avec la grâce de Dieu, qui pardonne tout, il est possible revenir à une vie honnête (…). Même les larmes des mères de Naples, mélangées avec celle de Marie, vous le demandent“.

Une humilité qui a touché Rosaria, jeune maman napolitaine venue écouter le pape avec sa petite Chiara : “Il a su se faire humble, même avec les délinquants. Il les a invités à se convertir. Cela n’a pas été impérieux. J’espère vraiment que quelqu’un accueillera cette invitation“.

Aux Napolitains, le pape a demandé, en référence au marché noir ou à la corruption qui alimentent la mafia, de ne pas céder “aux flatteries de gains faciles ou des revenus malhonnêtes“,mais aussi de réagir “avec fermeté aux organisations qui exploitent et corrompent les jeunes, les pauvres et les faibles, avec le commerce cynique de la drogue et d’autres crimes“.

Ce n’est pas la première fois que le pape use de paroles très dures contre la mafia. Un an plus tôt, jour pour jour, le pape François avait lancé le même appel à la conversion lors d’une veillée de prière, à Rome, pour les victimes de la mafia. Depuis une vingtaine d’année, à l’initiative de l’association Libera, la journée du 21 mars leur est dédiée. En juillet 2014, à Caserte, à 40km de Naples, le pape avait demandé de “dire non à toute forme d’illégalité“ et demandé le respect de “l’environnement“. Une référence aux déchets toxiques enfouis illégalement par la Camorra dans les sous-sols de la région.

Les mafieux sont “excommuniés“

Les paroles les plus fortes de François restent celles adressées à la ‘Ndrangheta, mafia calabraise, lors d’un déplacement dans la région, en juin 2014 : “Les mafieux sont excommuniés”, avait-il lancé, comme une sentence. Des paroles jamais prononcées par un pape jusque-là, et touchant à un autre aspect : l’ambiguité qu’entretiennent les cadres d’une pègre avec la religion catholique. “Les rites d’initiation des nouveaux mafieux ont des références à la religion et les ‘picciotti’ (hommes de main de la mafia, ndlr) prient avant de commettre un assassinat“, expliquait Nicola Gratteri, juge spécialiste de la ‘Ndrangheta, en novembre 2013.

Après ce discours, des mafieux avaient d’ailleurs défié le pape en faisant s’arrêter une statue de la Vierge, lors d’une processions religieuse, sous le balcon d’un “parrain“. Une réaction qui prouve aussi que la parole de l’Eglise, plus ferme que par le passé, déstabilise la mafia. Mais ce n’est pas sans danger : en 1993, Cosa Nostra avait répondu à un discours de Jean Paul II en plaçant des bombes devant la basilique papale Saint-Jean de Latran.

Le pape François, un pape “féministe” ?

Article initialement publié sur Le Monde des religions.

« Les femmes doivent être plus considérées dans l’Église. » Leur « émancipation » doit pouvoir « s’exprimer ». Depuis le début de son pontificat, le pape François multiplie les discours en faveur des femmes. Est-il pour autant féministe ? Si l’ordination des femmes ne fait pas partie de ses objectifs, il semble résolu à leur donner plus de visibilité. La réforme de la Curie (gouvernement de l’Église), chantier principal de son pontificat, pourrait lui donner l’occasion de nommer des figures féminines à la tête de dicastères (ministères). C’est sans compter les fortes résistances qu’il rencontre au sein de son administration.

Quelques jours seulement après son élection, le jeudi saint, le pape lave les pieds de deux femmes dans une prison romaine. Une première. Une semaine plus tard, dans un discours, il affirme que les femmes ont « un rôle particulier [pour] ouvrir les portes au Seigneur ». En novembre 2013, dans son Exhortation apostolique Evangelii Gaudium, le pape est plus incisif : il invite à réfléchir « au rôle possible de la femme là où se prennent des décisions importantes ». En décembre 2014, il demande qu’elles soient « mieux reconnues dans leurs droits », dans « la vie sociale et professionnelle ».

« Comme les fraises dans un gâteau »

Mais François ne s’arrête pas aux paroles. En mars 2014, il nomme une nouvelle femme à la présidence de l’Académie pontificale des sciences sociales, la sociologue réputée Margaret Archer. En juillet, il choisit pour la première fois une femme à la tête d’une université pontificale, la religieuse Mary Melone. La Commission pontificale pour la protection des mineurs respecte désormais la plus stricte parité. En septembre, l’évêque de Rome nomme cinq femmes au sein de la prestigieuse Commission théologique internationale. Trois mois plus tard, il affirme : « Elles sont comme les fraises dans un gâteau ! Il en faut plus ! ».

Au Vatican, on murmure qu’il pourrait aller plus loin : choisir une religieuse à la direction du dicastère chargé de la pastorale des migrants. Le cardinal Maradiaga, coordinateur du Conseil de cardinaux aidant le pape à réformer la Curie, évoque la possibilité de placer un couple à la tête du Conseil pontifical pour les laïcs. La présence d’une femme au sommet de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée ne paraît pas non plus impossible aux yeux de Lucetta Scaraffia, spécialiste du statut des femmes dans l’Église à L’Osservatore Romano.

Continuité dans le fond, rupture dans le style

Pour l’instant, les femmes n’ont jamais dépassé le grade de « numéro 3 » dans la Curie. C’est sous Benoît XVI en 2010, qu’est nommée la première femme laïque, Flaminia Giovanelli, sous-secrétaire d’un grand dicastère : le Conseil pontifical Justice et Paix. Un an après, la religieuse Nicla Spezzati devient numéro 3 de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée.

Sur le fond, le pape François s’inscrit dans la lignée de ces prédécesseurs Jean Paul II et Benoît XVI. Ce dernier avait même soutenu la naissance d’un supplément féminin à L’Osservatore Romano. C’est dans la tonalité de ses discours que Bergoglio se distingue en dénonçant avec « un courage nouveau la condition de subalternité des femmes dans l’Église », estime Lucetta Scaraffia. « Il est plus audacieux dans sa façon de s’exprimer, de décider, renchérit Romilda Ferrauto, rédactrice en chef de la section française de Radio Vatican. Son parcours personnel fait la différence. » Et pour cause : dans La Vie occulte de Jorge Bergoglio, Armando Rubén Puente raconte comment le cardinal Jorge Mario Bergoglio, alors archevêque de Buenos Aires, avait sauvé des prostituées des rues et de leurs exploiteurs.

Mais cette attitude ne plaît pas à tout le monde. Plusieurs cardinaux de Curie ne cachent plus leur exaspération. Si François décidait de nommer des femmes à la tête de dicastères, « cela voudrait dire qu’elles prendraient des postes de carrière. Il y aurait des résistances énormes, avance Lucetta Scaraffia. Je ne sais pas si le pape peut les affronter. » « Cela ne va pas être simple. Comme le reste de la réforme de la Curie », admet Romilda Ferrauto.

Pas d’ordination sacerdotale

Le discours inédit du pape a cependant de solides limites. Sur l’ordination de femmes, il est catégorique : « le sacerdoce réservé aux hommes (…) ne se discute pas », écrit-il dans Evangelii Gaudium. François confirme la position de l’Église quand il prête des qualités propres à la femme : « elle est celle qui porte, la mère de la communauté. » Le féminisme ? Une « philosophie qui court le risque de se transformer en machisme en jupons ». Voilà qui est clair.

« Le Vatican maintient l’idée que les hommes et les femmes ont des rôles différents et complémentaires, confirme Lucetta Scaraffia. Le problème c’est qu’on considère que le rôle des hommes est supérieur, alors que non. Les femmes n’ont pas besoin d’un rôle sacerdotal. »

Kate McElwee est directrice de l’organisation américaine Women’s ordination Conference à Rome, en faveur de l’ordination de femmes. La position de l’Église, estime-t-elle, est « sexiste. Dire que les femmes sont plus spirituelles, maternelles, cela permet de justifier que l’autorité soit donnée aux hommes ».

Valoriser les femmes engagées sur le terrain

Kate McElwee participait, du 4 au 7 février dernier, à un colloque sur les femmes organisé par le Conseil pontifical de la culture. Sur le livret de présentation, l’ordination féminine n’est pas à l’ordre du jour : « selon les statistiques, le sujet suscite un faible intérêt. » « J’aimerais bien les voir les statistiques ! », ironise-t-elle, alors que 63 % des catholiques américains seraient en faveur de l’ordination de femmes. En France, selon un sondage publié dans Le Monde et La Croix en 2009, 63 % des pratiquants réguliers y étaient favorables.

Pour autant, tempère Romilda Ferrauto, cette rencontre a permis de mettre en avant le rôle de religieuses sur le terrain, notamment sœur Eugenia Bonetti, symbole de la lutte contre le trafic européen d’immigrées africaines contraintes à la prostitution. « Les religieuses sont les seules à pouvoir approcher avec facilité les prostituées », estime la responsable de Radio Vatican. « Aujourd’hui, les religieuses constituent les deux tiers de la communauté, et n’ont aucune voix », déplore Lucetta Scaraffia.

Anne-Marie Pelletier, enseignante au Collège des Bernardins et lauréate du prix Ratzinger 2014, a participé au colloque du Conseil pontifical de la culture. Elle constate : « Aujourd’hui, un certain nombre de femmes prennent leur distance avec l’institution ecclésiale qu’elles estiment peu reconnaissante de l’énorme labeur qu’elles accomplissent. »

Des femmes au séminaire et plus de théologiennes

Lucetta Scaraffia milite également pour permettre à davantage de femmes d’enseigner dans les séminaires : « Les futurs prêtres seraient habitués à voir des femmes dans des positions supérieures. Pour le moment, ils ne voient que des domestiques qui lavent des plats ! »

C’est d’ailleurs dans le domaine intellectuel que le pape François semble le plus disposé à placer les femmes. Il faut « tirer le meilleur profit [de] leur apport spécifique à l’intelligence de la foi », disait-il en décembre à la Commission théologique internationale. Pour cela, il faudrait « repenser toute la tradition chrétienne en tenant compte des femmes dans l’Évangile : Marthe, Marie, la Samaritaine et Marie-Madeleine, envisage Lucetta Scaraffia. Les Pères de l’Église parlaient de la féminité de Dieu interprétée par l’Esprit-Saint ». « Ce type d’évolution un peu tellurique ne peut se faire qu’avec un minimum de patience et de confiance. Mais le mouvement est amorcé », se réjouit déjà Anne-Marie Pelletier.

Tareq Oubrou : “Les musulmans doivent sortir massivement dans la rue”

Article publié initialement le 8 janvier, au lendemain des attentats à Charlie Hebdo, dans La Vie.

Au Vatican, quatre imams venus prier pour la paix avec le pape condamnent fermement l’attentat survenu mercredi 7 janvier au siège de Charlie Hebdo, à Paris, qui a fait 12 morts.

Si on ne connaît pas encore officiellement les revendications des deux meurtriers qui ont fait irruption dans les locaux de Charlie Hebdo, on sait déjà qu’ils auraient crié « Nous avons vengé le Prophète » et « Allah Akbar ». Depuis la publication en Une de caricatures du prophète Mahomet en novembre 2011, le journal était régulièrement menacé par des fondamentalistes musulmans.

A peu près au même moment, au Vatican, quatre grands représentants de l’islam en France priaient avec le pape François « pour la paix et la fraternité dans le monde ». Ainsi, Mohammed Moussaoui, président honoraire du Conseil français du culte musulman et président de l’Union des Mosquée de France, M. Djelloul Seddiki, directeur de l’Institut Al Ghazali de la Grande Mosquée de Paris, Tareq Oubrou, recteur de la grande Mosquée de Bordeaux, et enfin M. Azzedine Gaci, recteur de la Mosquée Othman à Villeurbanne, ont appris la nouvelle en sortant de leur rencontre avec le pape. Ils étaient venus promouvoir le dialogue islamo-chrétien avec Mgr Michel Dubost, évêque d’Evry Corbeil Essonne, et le père Christophe Roucou, directeur du Service national pour les relations avec l’islam.

« Les musulmans doivent sortir massivement dans les rues »

Le soir, devant une poignée de journalistes, ils ont unanimement fait part de leur douleur et fermement condamné les attentats.

C’est Tareq Oubrou qui a eu les mots les plus forts : « Au départ, je pensais que les musulmans n’avaient pas à se prononcer en tant que musulmans, car ils sont des citoyens avant tout, a-t-il confié. Mais avec ce carnage, on est passés dans une entrée en guerre. J’ai changé ma perception des choses. Les musulmans et la société, mais les musulmans en premier doivent manifester leur colère face à cette succession de violence. Il faut vaincre ce complexe des musulmans qui disent “je n’ai pas à me justifier”. La paix civile est menacée. Les musulmans de France doivent sortir massivement dans les rues pour exprimer leur dégoût face à ce crime. »

« Je reçois cela comme une double violence, a affirmé sans détour Djelloul Seddiki. Comme Français, et comme musulman. Je ne sais pas qui a commis ce crime. Mais c’est encore la communauté musulmane qui va être montrée du doigt et cela me fait très, très mal. J’appelle les responsables politiques à tous manifester ensemble. Il faut aller vers l’autre. »

« Ce qui s’est passé à Paris nous a renforcé dans la nécessité de dialoguer, a renchéri Mohammed Moussaoui. Ceux qui dialoguent depuis longtemps peuvent avoir du recul. Pour les autres, il va y avoir la peur du musulman. Ces terroristes instrumentalisent l’islam. »

« L’Enseignement public ne peut plus passer à côté de la dimension religieuse »

Mgr Michel Dubost, Président du Conseil pour les relations interreligieuses de la Conférence des évêques de France, qui accompagnait les imams dans leur voyage à Rome, a estimé pour sa part que l’attentat de Charlie Hebdo allait « changer la perception de la laïcité en France ». Et l’évêque d’asséner : « Aujourd’hui, le problème c’est que la laïcité repose sur une ignorance crasse qui engendre des extrêmes. L’Education nationale doit prendre en compte la religion, tout comme l’athéisme ou l’agnosticisme de l’autre. »

« L’enseignement publique ne peut plus passer à côté de la dimension religieuse, confirme le père Christophe Roucou. On assiste à un autisme des politiques aujourd’hui, alors que c’est une dimension importante de nos concitoyens. » M. Azzedine Gaci, recteur de la Mosquée Othman à Villeurbanne, a souligné que chaque mosquée comprend une école d’éducation islamique. « Dans notre mosquée, on conseille aux enseignants de faire une visite dans l’année au moins au sein d’une église ou d’une synagogue. » Mais cela ne suffit pas, confie-t-il : les fondamentalistes, délaissent ces mosquées « bisounours » pour aller s’éduquer sur Internet. Un travail de prévention est donc plus que jamais nécessaire, en amont.

En priant à la mosquée bleue d’Istanbul, le pape est-il allé trop loin ?

Article initialement publié dans La Vie.

Le pape François, déchaussé, dans la Mosquée bleue d’Istanbul, yeux fermés et mains croisées, aux côtés du grand mufti. L’image peut surprendre. A tel point que certains catholiques s’en sont offusqués. Pourtant , cette « adoration silencieuse »  du pape François, selon les termes du père Lombardi, porte-parole du Saint-Siège, ne fait que répéter le geste de son prédécesseur Benoît XVI, huit ans plus tôt. Faux, ont répondu les plus entêtés, qui sont allés jusqu’à compter le nombre de minutes de silence de chaque pape pour montrer que le pape émérite n’avait pas« vraiment prié ». Le pape François, désormais connu pour privilégier les gestes symboliques aux grands discours de théologie, est-il allé trop loin ?

En novembre 2006, Benoît XVI, dans la même mosquée, avait été filmé, aux côtés du grand mufti, une main posée sur l’autre, les yeux mi-clos, murmurant quelques mots. Quelques jours plus tard, au cours de l’audience générale place Saint-Pierre à Rome, il avait confié avoir voulu se « recueillir en ce lieu de prière », pour s’« adresser à l’unique Seigneur du ciel et de la terre ». Difficile de ne pas considérer cela comme une authentique prière ! « Le pape François a exactement répété ce que Benoît XVI a fait, confirme le père Maurice Borrmans, ancien professeur d’histoire des relations islamo-chrétiennes à l’Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie (PISAI) de Rome. C’est invité par le grand mufti qu’il a accompagné celui-ci en sa mosquée, avant d’aller se recueillir silencieusement, le  regard tourné vers le mirhab. »

Mais c’est Jean Paul II qui fut le premier pape à se rendre dans une mosquée. C’était en 2001, à Damas. Le pape polonais avait d’ailleurs souhaité prier avec le mufti général de Syrie, mais celui-ci s’y était opposé pour répondre aux attentes des musulmans conservateurs, hostiles à cette idée.

Le chrétien peut prier en tout lieux

Que le chef de l’Eglise catholique choisisse une mosquée comme lieu de prière n’a rien de déplacé pour le père jésuite Samir Khalil Samir, professeur d’islamologie et de pensée arabe à l’université de Beyrouth, et à l’Institut pontifical oriental de Rome. « La tradition chrétienne dit qu’il n’y a pas de lieu pour prier », rappelle-t-il. En effet, saint Paul écrit qu’il voudrait « qu’en tout lieu les hommes prient ». De même, rappelle le jésuite, saint Augustin écrit que « tout chrétien (…) sait que chaque lieu est une partie de l’univers et que l’univers même est un temple de Dieu. Il prie en tout lieu ».

Pour le père Borrmans, « tout lieu de culte où des humains expriment leur adoration en toute sincérité de conscience mérite respect et attention », de la part des chrétiens, « car leur prière n’est pas étrangère à l’intervention de l’Esprit de Dieu ».

Le dialogue islamo-chrétien, rempart contre le terrorisme

Enfin, la prière du pape François aux côtés du grand mufti d’Istanbul s’inscrit dans un contexte particulier : un voyage marqué par la volonté d’approfondir le dialogue islamo-chrétien, et ce pour mieux lutter contre le fondamentalisme et le terrorisme. Or, la position de la Turquie est ambiguë vis à vis des exactions actuelles de l’Etat islamique dans les pays frontaliers d’Irak et de Syrie : tout en accueillant des réfugiés chrétiens, musulmans ou Yazidis, elle laisse transiter par ses frontières des armes et des combattants islamistes.

Dans une tribune publiée dans L’Osservatore Romano, Omar Aboud, musulman, directeur du centre islamique de Buenos Aires, et ami du pape, a lui aussi défendu la prière du chef de l’Eglise catholique.  Le pape, en regardant vers la Mecque, voulait « regarder les musulmans directement dans les yeux, écrit-il. Nous aussi musulmans ne pouvons nous résigner au fait qu’il n’y ait plus de chrétiens en Orient, parce qu’ils font partie de notre histoire commune, et nous cohabitons ensemble depuis plus de 14 siècles ».

La veille de sa prière dans la mosquée, le pape avait déclaré devant le président islamo-conservateur Erdogan que « le dialogue interreligieux » pouvait « bannir toute forme de fondamentalisme et de terrorisme ». Dans l’avion qui le ramenait d’Istanbul, il a aussi confié aux journalistes avoir dit au président turc qu’il « serait beau que tous les leaders musulmans du monde, politiques, religieux et universitaires se prononcent clairement, et condamnent cela [le terrorisme, ndlr] ». Une  façon habile de rassembler musulmans et chrétiens dans la lutte contre la montée d’un islam radical au Moyen-Orient.