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En autorisant des prêtres à pardonner l’avortement, François est-il « révolutionnaire » ?

La nouvelle a fait le tour des médias. Le 1er septembre, le pape François a autorisé « tous les prêtres »  à pardonner le « péché » d’avortement, à l’occasion du Jubilé de la miséricorde. Faut-il considérer cette annonce comme une grande nouveauté et un pas de plus du pape François – souvent présenté comme un pape progressiste – vers une Eglise plus ouverte  au « monde moderne » ? Voici quelques pistes d’éclairages.

  • Cette annonce du pape François n’est pas si révolutionnaire. Dans les fait, les évêques, qui ont l’autorité compétente dans l’Eglise pour pardonner un péché d’avortement, avaient déjà le droit de déléguer leur autorité à des prêtres de leur diocèse pour le faire. Dans la pratique, de nombreux prêtres ont donc pardonné un péché d’avortement lors de confessions. En outre, Jean-Paul II avait déjà ouvert cette possibilité, lors du jubilé de l’an 2000, à l’ensemble des prêtres-confesseurs.
  • Cette possibilité ne vaut que pour la période du jubilé. Le pape François s’adresse avant tout aux fidèles catholiques qui souhaitent profiter du Jubilé de la miséricorde, du 8 décembre 2015 au 20 novembre 2016, pour entamer une démarche de repentir, puisque l’Eglise considère l’avortement comme un péché. Le catéchisme de 1992 explique ainsi que « dès sa conception, l’enfant a droit à la vie » et que « l’embryon » doit être considéré comme « une personne dès sa conception ». L’Eglise a toujours insisté, cependant, pour dire qu’elle jugeait l’acte et non la personne, demandant un véritable accueil, en paroisses, pour les femmes ayant dû avorter. Au moment de la confession, c’est cependant la personne qui sera pardonnée, et son péché « effacé », si elle est dans une démarche sincère de repentir. Cependant, l’avortement reste considéré, d’une manière générale, comme un péché par l’Eglise catholique.
  • On lit souvent que le péché d’avortement est puni d’une peine d’excommunication latae sententiae, c’est-à-dire automatique, sans que l’Eglise n’ait besoin de prononcer la peine publiquement. L’excommunication empêche à un prêtre de célébrer des sacrements, et à un fidèle de les recevoir (eucharistie, réconciliation, mariage, etc.). Elle peut aussi valoir pour ceux qui ont pratiqué l’avortement (médecins), ou qui l’ont encouragé. Cependant, comme me l’expliquait récemment un prêtre spécialiste de droit canon, pour être passible de cette « peine », il faut avoir délibérément « violé la loi » en « connaissant la loi ». Autrement dit, si une personne commet un délit passible d’excommunication (l’avortement), mais en ignorant que c’était le cas, elle ne peut être excommuniée. Cette règle vaut pour les laïcs, mais pas pour les clercs. Cela explique pourquoi la plupart des cas recensés d’excommunication automatique, dans le droit canon, concernent des clercs. Il y a donc, dans les faits, très peu de laïcs excommuniés pour avortement.
  • Dans ses propos, le pape François semble particulièrement sensible au sort des femmes qui ont eu recours à l’avortement. Il rappelle d’ailleurs qu’il en a « rencontré » de « nombreuses » (alors qu’il était archevêque de Buenos Aires, notamment).

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Soyons prudents, là-aussi : cette adresse du pape François aux femmes ressemble assez à celle de Jean-Paul II dans Evangelium Vitae (n°99), qui employait exactement les même termes : une situation « profondément injuste », et des « conditionnements » ayant pu peser dans leur « décision », ains qu’une situation « douloureuse et dramatique». Le pape François, cependant, fait valoir son expérience de terrain en tant qu’ancien archevêque dans les bidonvilles de Buenos Aires, amené régulièrement à rencontrer des femmes ayant avorté, pour faire preuve de sa compassion. « Je connais bien les conditionnement qui les ont conduites à cette décision », relève-t-il, reconnaissant un « choix difficile et douloureux ».

Point de réelle nouveauté et de grande révolution, donc.

  •  La vraie nouveauté de cette lettre du pape François envoyée à l’occasion du Jubilé de la miséricorde, c’est sa main tendue à la communauté schismatique de la Fraternité Saint-Pie X (FSSPX)Cette communauté intégriste, fondée en 1970 par Mgr Marcel Lefebvre, avait refusé les principales décisions du concile Vatican II (1962-1965) (dialogue interreligieux, liberté religieuse, abandon du dogme de l’infaillibilité papale). Depuis, elle n’est pas reconnue par Rome. Dans cette lettre, le pape rend valide, dans un geste inédit, le sacrement de réconciliation (absolution des péchés) qui sera prononcé par les prêtres de la FSSPX. Auparavant, ce sacrement tel que célébré par cette communauté séparée de Rome faisait polémique. Le pape va même plus loin dans son message puisqu’il souhaite, à l’avenir, pouvoir « retrouver la pleine communion » avec la FSSPX. Une main tendue aux « intégristes » ? Le pape François est un plus fin stratège : le même jour, il recevait au Vatican Mgr Jacques Gaillot, un évêque très progressiste (en faveur du mariage homosexuel, de l’ordination de femmes prêtres, ou encore de l’avortement), destitué par Rome en 1995. Une façon de montrer que sa priorité est une Eglise unie, au-delà des considérations politiques… au risque d’exacerber les « paradoxes », comme le relève Jean-Marie Guénois dans Le Figaro. Ou, d’agir, comme à son habitude, en habile jésuite.
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A bord du vol papal pour l’Amérique latine

En juillet dernier, j’ai été amenée à participer au voyage du pape François en Amérique latine. Un réel défi  : premier voyage du pape dédié à son continent natal, premier voyage aussi dense (9 jours, 3 pays, 7 avions). Des journées de travail de 5h du matin à minuit, un décalage horaire de 6 à 7h, des dépêches à écrire dans un autocar ou dans le hall d’un aéroport, avec parfois des coupures d’Internet ou d’électricité. Une expérience intense, certes, mais extrêmement formatrice et inoubliable.

Arrivée à Quito, Equateur
Arrivée à Quito, Equateur
Descente d'avion du pape à Quito
Descente d’avion du pape à Quito

Voici trois moments particulièrement forts sur lesquels je propose de revenir.

  • L’atterrissage à El Alto, en Bolivie, plus haut aéroport du monde, à plus de 4000 mètres d’altitude. A bord d’un avion de la Bolivian de Aviacion prêté pour le pape et sa délégation, nous survolons, depuis l’Equateur, la cordillère des Andes, le lac Titicaca qui sépare le Pérou de la Bolivie, et puis enfin les hauts plateaux des Andes et ses glaciers. La descente commence. Soudain, un avion militaire, tout proche de notre avion, apparaît derrière le hublot. Il semble piquer vers le sol, puis réapparait. Le président bolivien a voulu sortir le grand jeu, et nous a envoyé des escortes militaires aériennes. Dans l’avion papal, malgré les turbulences, tous les journalistes se lèvent et cherchent à prendre une photo. 
Les Andes et ses glaciers
Les Andes et ses glaciers
escorte militaire aérienne
escorte militaire aérienne

Au moment de l’atterrissage, une ambiance surnaturelle nous attend. Un silence presque assourdissant, le silence des hauts plateaux de montagne. Un paysage lunaire, entouré de majestueux glaciers. Le froid vif qui rougit nos joues. Pas une seule habitation aux alentours. En revanche, comme à chaque atterrissage papal, un tapis rouge et une délégation. Avec le président bolivien, plusieurs enfants en habits traditionnels sont venus représenter les diverses ethnies du pays. L’un d’entre eux, portant une coiffe amérindienne plus grande que lui, se jette dans les bras du pape. Ce dernier s’est vu remettre, quelques instants plus tôt, une pochette autour du cou pour y glisser des feuilles de coca, qui aident à lutter contre la mal d’altitude.

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Garde andine
Garde andine

Nouvelle image insolite : le Président Evo Morales, ancien syndicaliste des producteurs de feuille de coca – dont on extrait aussi la cocaïne- , a le point gauche levé pendant que retentit l’hymne de son pays. A côté d’un pape parfois qualifié de “communiste“, cette posture d’Evo Morales, sur les photos, entretiendra l’ambiguïté.

Mais le président bolivien n’en est pas à son premier coup d’éclat. Plus tard, à La Paz, nous le verrons offrir au pape ce cadeau un brin provocateur d’un crucifix en forme de croix et de marteau, imaginé par le père jésuite Luis Espinal.

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Le surlendemain, les accents marxistes de cette visite papale en Bolivie reprendront lors du long monologue d’Evo Morales, vêtu d’un blouson à l’effigie de Che Gevara, à Santa Cruz della Sierra, au deuxième congrès mondial des mouvements populaires. Un discours vite concurrencé par le réquisitoire musclé du pape François contre l’“économie qui tue“ du sytème capitaliste et son “idole-argent“.

  • Un reportage au bidonville de Banado Norte, quartier très pauvre d’Asuncion, au Paraguay. Une escapade de 2h entre deux discours du pape m’a permis de rencontrer ses habitants, tous très souriants et accueillants, en dépits des graves inondations qu’ils ont du subir depuis un an. Le lendemain, ce n’est pas tant le discours du pape que les quelque 30 000 habitants du quartier retiendront, mais sa simple présence, au  milieu d’eux, et sa simplicité. Avant de prononcer son discours, le pape est arrivé en toute discrétion, sans caméras et journalistes, visiter deux  baraques de briques et de tôle où vivent des familles. Le pape semblait particulièrement à l’aise : lorsqu’il était encore archevêque de Buenos Aires, il avait l’habitude de se rendre dans les villas miserias (bidonvilles), à la périphérie de la capitale argentine.

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Voici un extrait du reportage réalisé là-bas :

(…) Petite et ronde, les yeux pétillants, Carmen fait visiter sa maison, qu’elle a nettoyé de fond en comble. Sa petite baraque, située dans une ruelle de terre, est faite de quelques briques empilées et d’un toit de tôle. C’est là qu’elle préparera sa surprise pour le pape : une soupe paraguayenne et du Beju, tortilla locale typique. “Au Paraguay, l’hospitalité est un devoir”, expliquent des voisins. Carmen ne travaille pas et son mari, atteint d’un cancer, non plus. C’est leur fille qui fait vivre le foyer, avec quelques ménages. Le quartier entier se prépare. Des banderoles jaunes et blanches, aux couleurs du Vatican, décorent les ruelles misérables, où des flaques de boues témoignent encore de la grande inondation de juillet 2014. Une habitante raconte : “Le jour de la crue, un prêtre a béni l’eau avec l’image de la Vierge, et l’eau est partie. Un miracle !” “Les inondations, cela nous arrive tous les ans. Le gouvernement nous aide peu. Que le pape vienne nous voir, c’est un autre miracle !”

  • La conférence de presse du pape François à bord de l’avion de retour entre Asuncion et Rome. Toute ma reconnaissance aux collègues qui m’ont laissé leur place pour poser une question au pape, au nom des journalistes francophones, pour ma “première fois“ à bord du vol papal. Voici, en résumé, la question posée : lors de son fameux discours aux mouvements populaires, le pape s’est-il posé comme “leader” de ces mouvements ? Pense-t-il que l’Eglise le suivra dans cette main tendue ? Le pape François répond  : “Ce n’est pas l’Eglise qui me suit, c’est moi qui suit l’Eglise”. Puis il explique que son discours n’est pas nouveau, qu’il s’agit de l’application pure et simple de la doctrine sociale de l’Eglise (en résumé, comment appliquer l’Evangile aux réalités politiques, économiques et sociales, et l’engagement des catholiques dans la vie sociale), à laquelle ont largement contribué ses prédécesseurs.

Il n’empêche, ce discours très politique, par sa forme particulièrement virulente et sans tabou, fera date. Le pape y dénonçait des “nouvelles formes de colonialisme“ comme “l’idole argent“, et appelait les peuples à s’unir pour favoriser le “changement“, face à un “système” devenu insupportable. Un discours très mal accueilli par les milieux républicains américains, à deux mois du voyage du pape aux Etats-Unis, certains accusant même le pape d’être un “dangereux marxiste”.

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Ce discours aux accents très socialistes doit cependant être comparé à un autre discours du pape, moins médiatisé, prononcé plus tard devant le président du Paraguay. Dans cet autre discours, François mettait en garde contre les “idéologies” qui ont une relation “maladive” avec le peuple, qui font “tout pour le peuple, mais rien avec” lui. Le pontife est même allé jusqu’à mettre en garde contre des idéologies se transformant en “dictatures”, prenant en exemple le “stalinisme et le nazisme”. Une critique voilée du socialisme latino-américain.

Pour un autre résumé plus complet du voyage du pape François en Amérique latine, voici le lien en accès libre vers ma dépêche bilan réalisée pour l’occasion.

THE END

Le pape François peut-il vraiment défier la mafia ?

Article initialement publié sur Le Monde des religions le 30 mars 2015.

D’abord, « l’excommunication ». Ce 21 juin 2014, le pape François se trouve en Calabre, au cœur de la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise, l’une des plus puissantes organisations criminelles d’Europe. Le lieu, Cassano allo Jonio, est hautement symbolique : c’est dans cette commune qu’un petit garçon de 3 ans a été assassiné, quelques mois plus tôt, par vengeance. Devant plus de 100 000 personnes, François lance : « les mafieux (…) sont excommuniés ! » Une première.

Si cette sentence n’a pas de valeur « légale » (elle n’est pas prononcée au cours d’une procédure canonique), elle est néanmoins lourde de sens. Le pape s’attaque à un problème longtemps sous-estimé dans l’Église : le rapport ambigu que la mafia entretient avec la religion catholique. En « excommuniant » les mafieux, le pape encourage ainsi les prêtres, sur le terrain, à leur tenir tête en leur refusant, par exemple, la communion, le mariage ou le baptême de leurs enfants.

La ‘Ndrangheta ne tarde pas à réagir. Quelques semaines plus tard, au cours d’une procession dans un village calabrais, des fidèles inclinent la statue de la Madone, en signe de déférence, devant la maison d’un « parrain ». Le message est clair.

Rites mafieux et traditions catholiques

La confusion entre religion et criminalité ne s’arrête pas à ces démonstrations de force. Certains mafiosi disposent de chapelles privées, d’autres prient la Vierge Marie, cachés dans leur bunker. La ‘Ndrangheta calabraise s’est choisie la Madone du sanctuaire de Polsi comme sainte protectrice, tandis que la Cosa Nostra sicilienne lui préfère sainte Annunziata. Plusieurs rites mafieux sont empruntés au rite catholique : parrainage, baptême, etc. Dans la ‘Ndrangheta, un nouveau baptisé doit déposer une goutte de son sang sur une image de Jésus, saint Roch ou saint Michel.

Le prêtre Don Giacomo Panizza lutte depuis plus de quarante ans contre la mafia calabraise. En 2001, l’État lui a confié un immeuble confisqué à la ‘Ndrangheta, qu’il a transformé en résidence d’accueil pour handicapés et migrants. Menacé de mort, il a été placé sous protection policière. « Un jour, la mère d’un mafieux m’a dit que j’étais un prêtre du démon, confie-t-il. Leur religion se base sur la juste vengeance. Chez eux, le pardon n’existe pas : pardonner est faible. »

L’ambiguïté de la piété populaire

Cette religiosité permet aux mafieux non seulement de « légitimer leur actes criminels », mais aussi de « souder le clan par des rituels », explique Fabrice Rizzoli, spécialiste des mafias (1). En affichant publiquement leur dévotion, les mafieux se fondent aussi dans la culture italienne du Mezzogiorno, le sud de l’Italie, très empreinte de piété populaire.

Dans cette région, beaucoup d’Italiens « cultivent une religiosité de façade, très émotive, décrypte le père jésuite Fabrizio Valletti, implanté dans le quartier de Scampia à Naples, fief de la Camorra – à la différence de Cosa Nostra, issue d’un milieu rural, la Camorra est d’origine urbaine. Cette piété populaire considère que l’homme n’est pas autonome dans la recherche du bien, mais qu’il dépend de l’assistance d’un Dieu protecteur ». De même, « le camorriste dépend du chef, son protecteur ».

« La corruption pue »

Après « l’excommunication » de la ‘Ndrangheta, place à la « conversion » de la Camorra. Le 21 mars dernier, à Naples, François s’est rendu dans le quartier de Scampia. Ici, le mot mafia n’est pas prononcé. À la place, une déclaration franche : « La corruption n’est pas chrétienne, elle pue ! ». L’adversaire serait donc aussi les élites italiennes. Le pape n’est pas dupe : sans homme politique à corrompre, la Camorra serait démantelée.

Un peu plus tard, dans le centre historique, le pape François s’adresse directement aux mafieux et les invite à se convertir « à la justice ». Encore des paroles sans précédent, estime Fabrice Rizzoli : « Auparavant, le message de l’Église reposait sur la repentance individuelle. Contre la mafia, le clergé proposait la privatisation du salut, là où l’État prône la collaboration citoyenne. »

Le tournant Jean Paul II

Si l’Église est longtemps restée silencieuse face au phénomène mafieux, c’est notamment parce que « pendant la guerre froide, explique Fabrice Rizzoli, l’Église, la mafia et la démocratie chrétienne avaient un ennemi commun : les communistes ». Une fois le bloc de l’Est tombé, Jean Paul II brise le silence. Le 9 mai 1993, à Agrigente (Sicile), il prononce un discours choc contre Cosa Nostra. Prononçant pour la première fois le mot « mafia », qu’il qualifie de « civilisation de mort », il lance un avertissement aux criminels : « Convertissez-vous, un jour viendra le jugement de Dieu ! »

Un appel à la conversion d’autant plus fort qu’à l’époque, de nombreux parrains quittent déjà le système pour devenir pentiti, repentis, et collaborer avec la justice. Deux mois plus tard, Cosa Nostra fait exploser une bombe devant la basilique papale du Latran, à Rome.

Le pape François et le « temps de l’affrontement »

Avec le pape François, la tension monte d’un cran. « Nous sommes au temps de l’affrontement », estime Don Panizza. « “L’excommunication” a encouragé les prêtres à résister aux mafias », assure-t-il. En outre, le pape ne s’arrête pas aux discours : dès l’été 2013, il avait exigé le contrôle de milliers de comptes de la banque du Vatican, soupçonnés de blanchiment d’argent par la mafia.

Mais si sa détermination peut encourager certains à briser le silence, la mentalité générale sera plus difficile à changer. « La mafia est devenue une mentalité globale, une logique de pensée, une logique de vie », soupire Don Panizza. « La corruption fait un peu partie des coutumes de notre pays », regrette aussi le père Valleti. Un combat spirituel mais aussi culturel, donc. Il ne fait que commencer.

(1) Fabrice Rizzoli est représentant en France de l’ONG FLARE, réseau européen contre le crime organisé. Il est l’auteur du Petit dictionnaire énervé de la mafia (Éditions de l’Opportun, 2012).

Le pape, sa mère et le coup de poing

On était habitué aux nombreuses boutades et au franc-parler du pape François…  Mais dans ce genre-là, on peut dire qu’il a bluffé tout le monde. Interrogé par un journaliste français sur les limites de la liberté d’expression,  à une semaine des attentats à Charlie Hebdo, le pape a répondu avec cette drôle d’image :

“Si (…) un grand ami dit un gros mot sur ma mère, il doit s’attendre à recevoir un coup de poing !“.

Ceux qui suivent le pape au quotidien,  proches collaborateurs ou vaticanistes, ont peut-être plus l’habitude de ce type de “boutades bergogliennes“. Marco Taquinio, directeur du quotidien des évêques italien L’Avvenire, trouve même, de son coté, que la phrase du pape est “une image géniale“ car la figure de la “mère“ (du moins en Italie et en Argentine ) renvoie à une “sacralité intime, valide sur le plan humain autant pour les croyants que pour les athées“, écrit le site spécialisé de La Stampa, Vatican Insider.

“Ils l’ont bien cherché“ ?

Cette phrase a cependant suscité une incompréhension  dans une partie de l’opinion publique.  Reprenons-la avec son contexte:

“Car il est vrai qu’il ne faut pas réagir violemment, mais si M. Gasbarri (responsable du voyage en Asie, debout à ses côtés, ndlr) qui est un grand ami dit un gros mot sur ma mère, il doit s’attendre à recevoir un coup de poing ! C’est normal… On ne peut pas provoquer, on ne peut pas insulter la foi des autres, on ne peut pas se moquer de la foi !“

Des djihadistes, en plein cœur de Paris, ont assassiné froidement 12 personnes à Charlie Hebdo pour “venger le prophète“ en réaction aux caricatures de Mahomet. On peut difficilement accepter, qui plus est de la part du pape, une telle maladresse à seulement quelques jours de ces atrocités. Quelle était cependant l’intention du pontife ?

Ne pas provoquer ou inciter à la haine

Le message qu’essayait probablement de faire passer le pape, c’est qu’à son humble avis, il vaut mieux éviter d’attiser la haine et plutôt pacifier un contexte déjà conflictuel. Le pape décrit alors la réflexion basique qu’un homme pourrait avoir dès lors qu’on le provoque ou lorsqu’on touche à un point sensible : la violence.  Il ne la justifie pas pour autant.

L’affaire l’Innocence des Musulmans

C’était aussi l’avis d’une partie de Français  au moment de l’affaire des caricatures de Mahomet publiées après une semaine de tension dans le monde musulman après la diffusion du film islamophobe américain L’innocence des Musulmans. Après la diffusion du film sur Youtube, l’ambassadeur américain en Libye avait été assassiné. Une vague de violence s’était emparée de plusieurs pays à majorité musulmane. La France avait du fermer ses ambassades et écoles françaises dans une vingtaine de pays musulmans.  Charlie Hebdo, au nom de la défense de la liberté d’expression, avait cependant décidé de publier des caricatures de Mahomet. Beaucoup avaient alors reproché au journal son “manque de responsabilité“. François Hollande avait ensuite fait le choix de calmer le jeu en plaidant pour “le respect des religions“.

Peu après la publication d’une nouvelle Une de Charlie Hebdo avec une caricature du prophète Mahomet  le 14 janvier, nous assistons à un triste remake de l’affaire L’Innocence des Musulmans avec des vagues de violence dans de nombreux pays musulmans. Au Niger, 4 personnes sont mortes. Une vingtaine d’églises et de lieux de cultes chrétiens ont été brûlés. Le pape a-t-il anticipé la spirale de  violence qui suivrait après cette nouvelle publication ?

Défendre la liberté d’expression…

Dans le même temps, existe la nécessité de défendre la liberté d’expression et le droit de caricature. Un journaliste ou caricaturiste doit-il  se poser la question de sa responsabilité dans un contexte d’une telle violence ? Où s’arrête l’auto-responsabilité, et ou commence l’auto-censure ? Le débat est délicat, mais mérite d’être posé. Il l’est déjà depuis plusieurs années quand on voit les divers procès intentés à Charlie Hebdo. En 22 ans, l’hebdomadaire satirique a fait l’objet d’une cinquantaine de procès. Les 3/4 des procès ont donné raison au journal, explique cet article du Monde.

… qui n’existe que par ses limites

Quand le pape dit “on ne peut pas se moquer de la foi“, légitime-t-il le blasphème ? 0n peut comprendre la stupéfaction des Français, dans un pays laïc où la notion de blasphème a disparu du droit français depuis 1881. La liberté d’expression permet ainsi la moquerie et la satire…. à condition qu’elle ne se transforme pas en injure ou incitation à la haine. En effet, la liberté d’expression n’existe que par ses limites, comme toute liberté en droit français.

Ce “on ne peut pas se moquer de la foi“, est difficile à comprendre. Mais la suite de la déclaration du pape peut rejoindre l’esprit des articles de loi qui, en France, décrivent les limites à la liberté d’expression. Elles sont ainsi décrites sur le site du Ministère de l’Education nationale :

“Limite 2 – Ne pas tenir certains propos interdits par la loi : l’incitation à la haine raciale, ethnique ou religieuse

Limite 4 – Ne pas tenir de propos injurieux : l’injure se définit comme toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait.“

Dans ses propos, le pape affirme ainsi que  “chacun a la liberté, le droit et aussi l’obligation de dire ce qu’il pense pour aider le bien commun“, mais qu’on ne  “peut pas insulter la foi des autres“. Une caricature de Mahomet est-elle pour autant une injure ou une incitation à la haine religieuse ? Ce sera au juge de décider, au cas par cas.

=>  lire la réponse du pape en entier.

En priant à la mosquée bleue d’Istanbul, le pape est-il allé trop loin ?

Article initialement publié dans La Vie.

Le pape François, déchaussé, dans la Mosquée bleue d’Istanbul, yeux fermés et mains croisées, aux côtés du grand mufti. L’image peut surprendre. A tel point que certains catholiques s’en sont offusqués. Pourtant , cette « adoration silencieuse »  du pape François, selon les termes du père Lombardi, porte-parole du Saint-Siège, ne fait que répéter le geste de son prédécesseur Benoît XVI, huit ans plus tôt. Faux, ont répondu les plus entêtés, qui sont allés jusqu’à compter le nombre de minutes de silence de chaque pape pour montrer que le pape émérite n’avait pas« vraiment prié ». Le pape François, désormais connu pour privilégier les gestes symboliques aux grands discours de théologie, est-il allé trop loin ?

En novembre 2006, Benoît XVI, dans la même mosquée, avait été filmé, aux côtés du grand mufti, une main posée sur l’autre, les yeux mi-clos, murmurant quelques mots. Quelques jours plus tard, au cours de l’audience générale place Saint-Pierre à Rome, il avait confié avoir voulu se « recueillir en ce lieu de prière », pour s’« adresser à l’unique Seigneur du ciel et de la terre ». Difficile de ne pas considérer cela comme une authentique prière ! « Le pape François a exactement répété ce que Benoît XVI a fait, confirme le père Maurice Borrmans, ancien professeur d’histoire des relations islamo-chrétiennes à l’Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie (PISAI) de Rome. C’est invité par le grand mufti qu’il a accompagné celui-ci en sa mosquée, avant d’aller se recueillir silencieusement, le  regard tourné vers le mirhab. »

Mais c’est Jean Paul II qui fut le premier pape à se rendre dans une mosquée. C’était en 2001, à Damas. Le pape polonais avait d’ailleurs souhaité prier avec le mufti général de Syrie, mais celui-ci s’y était opposé pour répondre aux attentes des musulmans conservateurs, hostiles à cette idée.

Le chrétien peut prier en tout lieux

Que le chef de l’Eglise catholique choisisse une mosquée comme lieu de prière n’a rien de déplacé pour le père jésuite Samir Khalil Samir, professeur d’islamologie et de pensée arabe à l’université de Beyrouth, et à l’Institut pontifical oriental de Rome. « La tradition chrétienne dit qu’il n’y a pas de lieu pour prier », rappelle-t-il. En effet, saint Paul écrit qu’il voudrait « qu’en tout lieu les hommes prient ». De même, rappelle le jésuite, saint Augustin écrit que « tout chrétien (…) sait que chaque lieu est une partie de l’univers et que l’univers même est un temple de Dieu. Il prie en tout lieu ».

Pour le père Borrmans, « tout lieu de culte où des humains expriment leur adoration en toute sincérité de conscience mérite respect et attention », de la part des chrétiens, « car leur prière n’est pas étrangère à l’intervention de l’Esprit de Dieu ».

Le dialogue islamo-chrétien, rempart contre le terrorisme

Enfin, la prière du pape François aux côtés du grand mufti d’Istanbul s’inscrit dans un contexte particulier : un voyage marqué par la volonté d’approfondir le dialogue islamo-chrétien, et ce pour mieux lutter contre le fondamentalisme et le terrorisme. Or, la position de la Turquie est ambiguë vis à vis des exactions actuelles de l’Etat islamique dans les pays frontaliers d’Irak et de Syrie : tout en accueillant des réfugiés chrétiens, musulmans ou Yazidis, elle laisse transiter par ses frontières des armes et des combattants islamistes.

Dans une tribune publiée dans L’Osservatore Romano, Omar Aboud, musulman, directeur du centre islamique de Buenos Aires, et ami du pape, a lui aussi défendu la prière du chef de l’Eglise catholique.  Le pape, en regardant vers la Mecque, voulait « regarder les musulmans directement dans les yeux, écrit-il. Nous aussi musulmans ne pouvons nous résigner au fait qu’il n’y ait plus de chrétiens en Orient, parce qu’ils font partie de notre histoire commune, et nous cohabitons ensemble depuis plus de 14 siècles ».

La veille de sa prière dans la mosquée, le pape avait déclaré devant le président islamo-conservateur Erdogan que « le dialogue interreligieux » pouvait « bannir toute forme de fondamentalisme et de terrorisme ». Dans l’avion qui le ramenait d’Istanbul, il a aussi confié aux journalistes avoir dit au président turc qu’il « serait beau que tous les leaders musulmans du monde, politiques, religieux et universitaires se prononcent clairement, et condamnent cela [le terrorisme, ndlr] ». Une  façon habile de rassembler musulmans et chrétiens dans la lutte contre la montée d’un islam radical au Moyen-Orient.

Religion : le Vatican et la famille, sacré débat !

Article initialement publié dans Le Parisien Magazine.

Plus de 180 cardinaux et évêques étaient réunis au Vatican, du 5 au 19 octobre, pour réfléchir aux questions familiales. A la demande du pape François, des sujets tabous pour le Vatican ont été abordés librement au début de ce synode (assemblée) : accès à la communion pour les divorcés remariés, attitudes vis-à-vis de l’homosexualité, de la contraception… Il y a urgence. Face à la perte de fidèles et au bouleversement des modèles familiaux, comment l’Eglise peut-elle apporter un message fédérateur ? Jusqu’où peut-elle aller ? Partisan du changement tout en restant garant de la doctrine, le pape a adopté la stratégie de l’ouverture mesurée et progressive. Après un pas en avant – le rapport d’étape du synode, reflet des discussions dont nous rendons compte ci-contre, prônait l’ouverture aux homosexuels et aux divorcés remariés –, un recul s’est opéré dans le rapport final. Mais François prépare surtout le terrain pour le deuxième synode sur la famille, dans un an.

13 octobre : un rapport tranchant

Après une semaine de débats, une première synthèse des travaux est publiée. L’Eglise y affiche des positions inédites : elle envisage d’autoriser la communion pour certains divorcés remariés, reconnaît des « éléments positifs » dans les unions homosexuelles et les concubinages. Mais le rapport a été rédigé par la secrétairerie générale du synode, notamment par les Italiens Lorenzo Baldisseri, proche du pape François, et Bruno Forte, connu pour ses positions réformistes.

14 octobre : la riposte des conservateurs

Plusieurs cardinaux dénoncent un rapport d’étape trop complaisant. Alors que de nombreux médias parlent d’une révolution pour l’Eglise, certains pères synodaux considèrent la publication de ce rapport comme un « manque de prudence », et en appellent « à la conscience du pape ». Ce texte « donne l’impression que l’Eglise se soumet aux lobbies et au “politiquement correct” », accusent-ils. Le bureau de presse du Saint-Siège est obligé d’intervenir pour rappeler qu’il ne s’agit que d’un document de travail.

15 octobre : un cardinal allemand s’énerve

« Indigne, honteuse et complètement erronée »… C’est avec ces mots que le cardinal allemand Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, dicastère – l’équivalent des ministères dans le gouvernement de l’Eglise – majeur du Vatican, aurait défini la synthèse des débats, selon le quotidien italien La Repubblica. Le lendemain, le Saint-Siège apporte un démenti.

16-17 octobre : les progressistes tiennent tête

Des amendements proposés au rapport d’étape remettent en question l’ouverture aux couples homosexuels et aux concubins. De son côté, le cardinal allemand progressiste Reinhard Marx déclare qu’« il est inconcevable d’affirmer : “puisque vous êtes homosexuels, vous ne pouvez pas vivre l’Evangile”. »

18 octobre : le pape critiqué

Le cardinal américain Burke dénonce l’absence de prise de « position » du pape pendant le synode. Interrogé par notre magazine, Giovanni Maria Vian, directeur de L’Osservatore Romano, journal officiel du Vatican, tempère : « Je ne crois pas que François soit le pape progressiste dont les médias font la caricature. Il est inquiet de sa mission. Si l’Eglise reste fermée sur elle-même, elle n’est plus cohérente. »

A 20 heures, le rapport final est voté : trois paragraphes, concernant les divorcés remariés et les homosexuels, n’obtiennent pas la majorité des deux tiers nécessaire. Le pape choisit cependant de les publier afin de prolonger le débat. On constate qu’ils ont été édulcorés par rapport aux premières versions. Ainsi les homosexuels, « accueillis avec respect et délicatesse », ne doivent subir aucune « discrimination injuste ». Initialement, le Vatican reconnaissait « des cas où les personnes de même sexe s’apportent un soutien réciproque jusqu’au sacrifice, ce qui constitue une aide précieuse pour la vie des partenaires ». Une façon de reconnaître que de bonnes choses peuvent résulter d’une union homosexuelle. Dans son discours de clôture, le pape demande à l’Eglise d’« accueillir ceux qui demandent pardon et pas seulement les justes ou ceux qui croient être parfaits », faisant allusion aux répercussions médiatiques suscitées par les débats.

19 octobre : reprise des hostilités dans un an

Dans la messe qui conclut le synode, le pape François invite à ne pas avoir peur de la nouveauté et des « surprises de Dieu ». En ayant invité pour la première fois des couples à témoigner pour ce synode, le pape a déjà amorcé une douce révolution au sein de l’Eglise, avant de prolonger le débat lors du deuxième synode sur la famille en octobre 2015. Il aura le dernier mot, dans sa « lettre d’exhortation apostolique », qu’il publiera d’ici à… 2016. De quoi laisser le temps aux plus réticents de mûrir l’idée d’un changement.

« Le chantier reste ouvert »

Andrea Tornielli, vaticaniste pour La Stampa

« C’est très exagéré de parler d’échec pour le pape François à la fin de ce synode. Si les paragraphes sur l’homosexualité et les divorcés remariés n’ont pas obtenu la majorité des deux tiers requise lors du vote, ils ont eu une majorité significative. Le pape a d’ailleurs décidé de les publier quand même. Ces questions restent donc ouvertes.

Certains médias italiens ont évoqué un “complot” : le rapport d’étape aurait été volontairement “révolutionnaire”, puis le rapport final plus édulcoré pour “faire passer” des propositions progressistes. Mais le premier document était seulement une synthèse de travail, qui attendait des corrections. Il n’y a eu aucun complot, seulement une dynamique qui n’avait jamaisété aussi libre. L’Eglise est en chemin : on peut faire deux pas en avant et un en arrière. C’est un chantier ouvert. »

Le Vatican se déchire sur la question des divorcés remariés

Voici l’un de mes articles, initialement publié sur Le Monde des Religions

Le 14 septembre dernier, le pape François célébrait le mariage d’une vingtaine de couples, à la basilique Saint-Pierre de Rome. Parmi les fiancés sélectionnés pour bénéficier de ce privilège, Gabriella, la cinquantaine, venue avec sa fille, et son futur époux, qui avait fait déclarer la « nullité » de sa précédente union catholique.

Concubinage, enfants « hors mariage », remariage… du jamais vu au Vatican. En choisissant des couples aux parcours aussi atypiques, le successeur de Benoît XVI a voulu envoyer un signal fort, à quelques jours d’un événement très attendu dans le monde catholique : le synode extraordinaire des évêques sur la pastorale familiale.

Cette assemblée, qu’il avait lui-même convoquée un an plus tôt, réunira 253 participants, du 5 au 19 octobre au Vatican. Elle sera composée de présidents de conférences épiscopales, de membres de la Curie, mais aussi de laïcs, dont 13 couples mariés et 16 experts venant de divers pays du monde.

L’objectif de cette assemblée est de trouver de nouvelles approches face aux évolutions du modèle familial. Preuve que l’Église du pape François souhaite intégrer l’ensemble de la communauté catholique dans ce débat, un questionnaire avait été pour la première fois diffusé publiquement. Les réponses, transmises à Rome, ont été synthétisées sous la forme d’unInstrumentum Laboris (document de travail). Mariage, contraception, homosexualité, personnes âgées, enfants… les problématiques sont nombreuses. Mais à l’approche de l’ouverture du synode, un sujet retient particulièrement l’attention des médias, et crée la polémique jusque dans les plus hautes sphères de l’Église : l’accès des divorcés remariés à la communion.

Indissolubilité

Pour l’Église, le mariage catholique est « indissoluble ». Cette notion trouve notamment sa source dans l’Évangile de Matthieu (19, 3-12) : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! ».Ainsi, un remariage après un divorce civil est considéré comme une forme d’infidélité, un péché grave empêchant d’accéder au sacrement de la communion.

Ainsi, pour les catholiques, le divorce religieux n’existe pas. Mais dans certains cas précis, l’Église peut juger une union invalide et prononcer ainsi une « déclaration en nullité de mariage », via le jugement d’un tribunal ecclésiastique. Le mariage n’est donc pas dissout, mais on considère qu’il n’a jamais existé. Il est donc possible de se « remarier » et alors d’aller communier. Le simple constat d’échec post-mariage ne suffit pas à obtenir cette déclaration. Les motifs revenant le plus souvent pour déclarer une « nullité de mariage » sont le manque de discernement au moment de se marier, ou encore le défaut de liberté. La procédure reste, pour le moment, complexe et longue.

Désaccords

Ces derniers jours, des cardinaux de la Curie et d’ailleurs n’ont pas hésité à s’affronter à coups de publications. Cinq d’entre eux viennent de publier un livre rassemblant des textes contre l’octroi de la communion aux divorcés remariés, dont un écrit du cardinal Gerhard Ludwig Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

L’ouvrage, intitulé Demeurer dans la vérité du Christ et paru le 25 septembre en France aux éditions Artège, se présente comme une réponse à la proposition formulée par le cardinal allemand Walter Kasper, partisan de l’ouverture, par le biais d’un « chemin pénitentiel ». Pour le « clan Müller », cette idée ne pourrait « que conduire à des erreurs d’interprétation sur la fidélité et la miséricorde ». Le 18 septembre, le cardinal Angelo Scola, grande figure du conclave de 2013, avait publié un article dans le journal italien La Stampa pour dire expressément « non » à la communion aux divorcés remariés.

Rumeur et recadrage

Face à ces affrontements publics, le pape François se devait de rappeler les cardinaux à l’ordre tout en se montrant garant de l’unité de l’Église. Lors d’un discours devant 140 nouveaux évêques du monde entier, le 18 septembre, il leur a ainsi demandé de ne pas « dépenser d’énergie pour vous opposer et vous affronter, mais pour construire et aimer ». Une recommandation qui valait sûrement aussi pour les cardinaux.

Difficile de se montrer garant de l’unité de l’Église quand on est soi-même soupçonné de prendre parti. C’est en effet le cardinal Walter Kasper, partisan assumé du changement, que le pape avait chargé d’introduire la discussion sur le thème de la famille, lors du Consistoire des cardinaux qui s’était tenu en février dernier. Si le pontife ne s’est jamais prononcé ouvertement sur la question, il avait pourtant qualifié la pensée de Kasper de « sereine pour la théologie ».

En avril 2014, une rumeur selon laquelle le pontife aurait téléphoné à une femme argentine, mariée à un divorcé, pour lui « conseiller de prendre la communion » avait provoqué des remous dans les médias. Le porte-parole du Saint-Siège, le père Federico Lombardi, avait dû effectuer un « recadrage », sans pour autant démentir la rumeur : « Les conversations téléphoniques du pape, qui sortent du cadre des relations personnelles et leur “amplification médiatique” sont sources de malentendus et confusions….On ne saurait donc tirer parti de celles-ci concernant l’enseignement de l’Église ».

Simplification des procédures

Il semble pourtant peu probable que le pape François soit partisan d’une réforme aussi révolutionnaire. D’autant plus que les soutiens du cardinal Kasper sont en minorité : 85 cardinaux sur la centaine présents au Consistoire de février auraient voté contre son avis.

La position du souverain pontife, en définitive, serait plutôt celle du compromis. En témoigne sa décision, le 20 septembre, de rendre publique l’existence d’une nouvelle Commission – instituée le 27 août dernier – chargée de simplifier les procédures de nullité en mariage. « Les travaux de la commission spéciale auront pour objectif de préparer une proposition de réforme du procès matrimonial, a indiqué le Bureau de presse du Saint-Siège, pour en simplifier la procédure, la rendant moins lourde tout en sauvegardant le principe d’indissolubilité du mariage. » Deux solutions sont alors envisagées : passer de deux à un seul tribunal ecclésiastique, et donner plus de pouvoir au niveau local, c’est-à-dire à l’évêque.

Le pape François avait déjà évoqué la piste de la « nullité des mariages » en juillet 2014, lors de la conférence de presse tenue dans l’avion qui le ramenait des Journées mondiales de la jeunesse de Rio. L’idée faisait d’ailleurs partie des propositions de l’Instrumentum Laboris issu du questionnaire diffusé publiquement. Reste que, pour le cardinal Kasper, cette « solution » ne suffit pas. Les débats du synode promettent d’être animés