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Yom Kippour, Aid al-Adha et le pape François

Ce mercredi 23 septembre, les juifs célèbrent une fête très importante dans leur communauté : Yom Kippour, le jour du Grand pardon. Cette fête, considérée comme la plus sainte de l’année juive, arrive au terme d’une période d’une dizaine de jours après Roch Hachana (nouvel an juif), pendant laquelle il s’agit d’être irréprochable : jeûne, prière, etc. Cette année, le même jour, les musulmans célèbrent également une fête importante pour eux : l’Aïd al-Adha, en commémoration du sacrifice d’Abraham et pour marquer la fin de la période des pèlerinages (hajj).

Cette année, ces deux fêtes surviennent dans un contexte de forte tension à Jérusalem Est et dans la vieille ville. Pendant une semaine, des affrontements ont eu lieu entre la police israélienne et des manifestants Palestiniens.

Des émeutes ont souvent lieu chaque année à l’approche de ces fêtes. La différence de “ton“ des célébrations accroît parfois les tensions : les juifs appellent plus au silence et à l’arrêt de toute activité dans la sphère publique, lorsque les musulmans au contraire sont dans un esprit plus festif, avec des barbecues par exemple. En 2008, ce qui avait commencé comme une dispute de voisinage s’est transformé en trois jours de violence à Saint Jean d’Acre, lors de Yom Kippour. L’année 2014 fut particulièrement explosive : Yom Kippour coïncidait avec l’Aïd al-Adha, et en outre, l’après-guerre à Gaza.

Pour appeler à l’apaisement, The Abraham fund, un organisme qui promeut la coexistence entre Israéliens et Palestiniens, a créé une vidéo en hébreu et en arabe pour expliquer ces deux fêtes aux enfants.

Comme le relève USA Today (cité par Courrier international), aux Etats-Unis, ces deux fêtes coïncident aussi avec la visite du pape François, qui souligne deux conséquences : « pour le personnel juif de la Maison-Blanche, il faudra choisir entre faire Kippour et être présent lorsque le pape rendra visite à Barack Obama ». Les musulmans, quant à eux, « devront choisir entre célébrer l’Aïd al-Adha et suivre le discours du pape au Congrès, qui a été décalé d’un jour pour ne pas coïncider avec Yom Kippour ».

A Washington, demain 24 septembre, François sera ainsi le premier pape de l’histoire à s’adresser devant le congrès américain, à majorité républicaine. Son discours est très attendu… et redouté par les républicains peu en phase avec les positions du pape argentin : dénonciation des armes nucléaires, et plus généralement du trafic d’armes, critiques des dérives du capitalisme, défense des migrants, appel à l’engagement contre le changement climatique… Affaire à suivre !

Illustration : dessinateur Michel Kichka 
Sources : Courrier International ;  JPost ; i24news.tv ; L’Espresso; CNN.com

Savez-vous d’où nous viennent les échecs ?

A Rome, une exposition passionnante (jusqu’au 20 septembre) parcourt l’art de la civilisation islamique, depuis le 7e siècle à la date de l’Hégire en 623 (migration de Mahomet pour La Mecque, signant le début de l’Islam dans son calendrier), jusqu’au développement de l’Empire ottoman au 16e siècle (vaste territoire autour de la méditerranée), puis des Safavides en Iran jusqu’au 18e siècle, et enfin de l’Empire moghol dans le subcontinent indien, jusqu’au19e siècle.

Parmi de nombreux objets exposés, les visiteurs peuvent y découvrir un jeu d’échecs en Crystal, mêlant des pièces issues de l’Iran oriental et de l’Irak, datant du 9e siècle.

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Le roi est représenté par un howdah royal, sorte de palaquin (baldaquin) porté par un éléphant. Viennent ensuite les baidaq, devenus ensuite pedes en occident, puis « piétons » et enfin, des pions ! Ils représentent, en quelque sorte, l’infanterie. D’autres pièces sont appelées Faras, pour chevaux : ce sont nos actuels cavaliers. Ces pièces représentent un cheval, la tête levée. On trouvera ensuite les Rukhs, qui représentent des chariots de guerre : ce sont aujourd’hui  les fameuses tours. 

chess1Figure aussi le firzan (vizir), ou premier ministre : l’actuel fou. Il est représenté par un éléphant avec une corne sur la tête qui fera penser, plus tard, à la mitre d’un évêque. En Angleterre et dans d’autres pays, le fou est en effet un évêque, figure influente dans la cour royale anglaise. Pour la France, le mot « fou » pourrait venir de « foule », qui en vieux persan signifie « éléphant » (-fîl). Ce n’est qu’en Europe occidentale qu’est apparue, plus tard, la dame comme dernière pièce.

Petite anecdote : en perse, « Shat Mat » veut dire littéralement « le roi est mort ». Nous l’avons depuis transformé en « échec et mat »… ce qui ne veut rien dire du tout !

Ce jeu désormais célèbre et universel a ainsi été introduit dans le sud de l’Europe à partir du Xe siècle par les Arabes. Son origine exacte ? L’Inde, l’Iran, la Chine… on ne le sait exactement. Ce qui est sûr, c’est qu’il fait partie au début de la civilisation et de la culture islamique. On note des apparitions du jeu en Inde du Nord, dans la Chine historique, et dans la zone iranienne qui se situe entre les deux zones géographiques précédentes ; à savoir, les pays traversés par la route de la soie : la Perse, par exemple.chess2

Plusieurs versions du jeu des échecs finissent par s’implanter dans de nombreuses régions du monde musulman. Vers le 10e siècle, le jeu traverse le Maghreb et la Méditerranée pour parvenir dans l’Espagne musulmane… puis finalement l’occident chrétien à la fin du Xe siècle.

Calligraphie et arabesques

photo 1Une autre partie de l’exposition qui a retenu mon attention est dédiée à la calligraphie dans l’art islamique.

L’Islam restant une religion abstraite, il a fallu trouver un système, au sein des mosquées, pour représenter le prophète. C’est ainsi qu’est née la calligraphie arabe : Allah et le prophète Mahomet sont alors représentés dans des graphèmes. 

Plusieurs vieux manuscrits du Coran permettent d’admirer les différentes techniques de calligraphie : mudawar (arrondi), mutallath (triangulaire), ti’m (synthèse des deux).

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Quand on ne « montre » pas Dieu sous forme écrite (la calligraphie), on peut aussi montrer l’un de ses attributs : le principe de l’infini. Cet infini est alors représenté par l’art géométrique islamique (autre espace dédié de l’exposition). On le trouve dans l’ornement des coupoles de mosquées, les formes architectoniques, les tapis, etc. L’idée est de montrer que l’homme fait partie d’une portion infinitésimale de la création.

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Un autre thème transversal à l’art islamique, de l’Espagne à la Chine en passant par l’Iran, est celui des arabesques. Dans une salle réservée à ce thème dans l’exposition, on nous explique que contrairement à une idée reçue, le mot « arabesque » n’a rien à voir avec celui d’« arabe ». Dans la Renaissance italienne, le terme était « a rabesco », ce qui signifiait : « avec des pousses, des branches ».

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=> Exposition à Rome, à la Scuderie del Quirinale, jusqu’au 20 septembre.

La censure se porte bien : National Geographic, Whatsapp, Salon de la femme musulmane

Au menu de cette semaine dans l’actualité religions, je vous propose la censure, très en vogue ces derniers temps !

  • La couverture de National Geographic consacrée au pape censurée  en Arabie saoudite : la société de distribution du magazine a tout simplement décidé de ne pas livrer le magazine pour des« raisons culturelles ». Si la simple image du chef de l’Eglise catholique peut choquer dans un pays où les églises sont interdites, explique Foreign Policy, c’est plus encore le contenu de l’article qui gêne : l’article de National Geographic s’intéresse aux réformes menées par le pape François depuis son élection. Le gouvernement saoudien craint que ce vent de réformes n’inspire certains dans la monarchie. L’édito de la rédactrice en chef de l’édition arabe du magazine avait de quoi faire frémir les autorités saoudiennes : elle y louait le pape pour avoir initié des changements et en profitait pour porter sa réflexion au delà du catholicisme, en souhaitant que les institutions religieuses s’adaptent au monde moderne. Outrage, pour les autorités religieuses wahhabites du pays.  Le wahhabisme s’oppose justement à l’idée d’une religion fluide qui puisse changer selon l’époque.
  • Des rabbins juifs ultra-orthodoxes s’attaquent à Whatsapp. Cet été, en Israël, une assemblée de rabbins ultra-orthodoxes s’est réunie pour parler du «  grand danger spirituel » de l’application de messageries Whatsapp. Le problème ? Les fidèles juifs de ces communautés ultra-orthodoxes utilisent Whatsapp pour s’envoyer des ragots ou des images et vidéos « contrevenant aux règles de modestie » , rapporte Slate.fr, citant un article de The Economist. Les membres du Conseil des sages de la Torah ont donc réagi en publiant des édits pour interdire formellement cette application. Des fournisseurs d’accès israéliens ont alors créé des smartphones « cashers », poursuit Slate.fr, avec des abonnements bloquant certains sites ou applications.
  • Une autre forme de censure cette fois : celles des femmes, tout simplement absentes du Salon de la femme musulmane polémique qui se tient actuellement à Pontoise, près de Paris.Ce week-end, le parc des Expositions de Pontoise accueille en effet la 3e édition du salon musulman du Val d’Oise. Cette année, la femme est à l’honneur… sauf qu’une grande majorité de prédicateurs intégristes sont invités à donner leur propre vision de la femme.  Parmi les conférenciers, on trouve Rachid Abou Houdeyfa, imam de la mosquée de Brest, qui exhorte les femmes musulmanes sur les réseaux sociaux à porter le voile « islamique » sous peine d’encourir « les feux de l’Enfer dans l’au-delà, et des.. agressions sexuelles en ce bas monde» : «Si la femme sort sans honneur, qu’elle ne s’étonne pas que les hommes abusent de cette femme-là » (sic). Figure aussi Nader Abou Anas, prédicateur au sein de l’association D’CLIC à Bobigny, qui sur la vidéo d’un précédent salon musulman, expliquait qu’une femme « qui se refuse à son mari sans raison valable » serait «maudite par les anges » toute la nuit. Une pétition en ligne a été lancée pour fermer le salon. Samedi soir, deux Femen se sont introduites au salon, seins nues. Sur Le Parisien, la société Isla Event qui organise l’événement ne comprend pas la polémique, et demande aux détracteurs de «venir, pour qu’ils voient vraiment ce que l’on fait».

MAJ : un enregistrement prouve que la version livrée par la porte-parole des Femen à l’AFP (évoquant un discours des imams sur le fait de battre sa femme) était fausse. Un journaliste présent au salon montre en outre que les discours des conférenciers prônaient au contraire un discours plutôt respectueux de la femme. Pour se faire une idée, la meilleur façon reste en effet, pour un journaliste, de se rendre sur place…

Juifs et musulmans solidaires avec les migrants

Il n’y a pas que le pape François et les catholiques qui se soucient du sort des migrants. Aux côtés des chrétiens, juifs et musulmans ont aussi élevé la voix et lancé des initiatives, en France comme à l’étranger, pour venir en aide aux réfugiés de plus en plus nombreux à fuir la guerre, notamment des Syriens.

Dimanche dernier, le n°2 du Conseil français du culte musulman (CFCM), Abdallah Zekri, a ainsi suggéré aux fidèles de destiner aux migrants les fonds collectés pour l’Aïd el-Adha, qui sera fêtée le 24 septembre 2015. L’Aïd el-Adha, aussi appelée l’Aïd el-Kébir (grande fête) commémore la soumission d’Ibrahim (Abraham dans la tradition juive) à Dieu, lorsqu’il accepte de sacrifier, sous l’ordre de Dieu, son fils unique Ismaël, substitué in extremis par un mouton.

En commémoration, les musulmans sacrifient une bête de troupeau qu’ils partagent ensuite avec leurs proches ou des pauvres. Un sacrifice par délégation ou procuration est possible : l’argent correspondant au prix de la bête permet alors de tuer l’animal dans un autre pays pour que la population locale en profite.

« Nous pourrions peut-être imaginer cette année une nouvelle forme de solidarité pour venir en aide aux migrants, en collectant les fonds du sacrifice à leur profit », a suggéré le secrétaire général du CFCM dans un communiqué. « Quatre-vingt pour cent de ces migrants viennent de pays musulmans, il ne faudrait pas que la solidarité vienne uniquement des autres », a aussi plaidé Abdallah Zekri. Une allusion, écrit l’AFP dans une dépêche reprise par Respect Mag, « aux propos du pape François », dimanche dernier, « invitant chaque paroisse ou communauté religieuse catholique en Europe à accueillir une famille de migrants. »

« Notre solidarité doit être totale, quelles que soient la couleur de peau, la nationalité ou la religion des migrants en détresse », a insisté le représentant du CFCM.

L’entraide fait partie des valeurs capitales en Islam, a rappelé le CFCM  : « Dieu dit :’Entraidez-vous dans l’accomplissement des bonnes œuvres et de la piété et ne vous entraidez pas dans le péché et la transgression’ (Sourate dite de « La Table Servie ») ».

D’autres instances musulmanes ont rejoint l’appel

Le CFCM n’est pas le seul à avoir fait cet appel. Plusieurs fédérations musulmanes se sont empressées de lui emboiter le pas, comme l’a rapporté La Croix.  L’Union des Mosquées de France (UMF), par exemple, a appuyé l’idée suggérée par le CFCM pour l’ Aïd-el-Adha, en rappelant à  ceux « qui n’ont pas (encore) réservé » leur mouton, que « l’acte sacrificiel reste (…) une recommandation alors que porter assistance aux personnes en danger est une obligation religieuse et morale et un devoir citoyen ».

Une solution à laquelle le Secours islamique a aussi adhéré, comme on peut le voir actuellement sur leur site.

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Le CFCM propose aussi une autre forme de solidarité : donner l’argent économisé pour un deuxième pèlerinage à La Mecque aux migrants« celles et ceux qui ont déjà accompli leur devoir de pèlerinage et qui souhaitent le réitérer » pourraient plutôt participer « à une collecte en faveur des migrants ».  L’Aïd-El-Adh marque en effet aussi la fin du hajj, la période de pèlerinages, durant laquelle les fidèles sont appelés à se rendre sur les lieux saints (tels La Mecque ou Médine).

Dernière suggestion imaginée par l’UMF : à l’occasion du Nouvel an hégirien 1437 (célébré le 14 octobre prochain), «  les réfugiés rentrent dans plusieurs des huit catégories, citées dans le saint Coran, pour recevoir une part de l’impôt de solidarité qu’est Zakat el Mal », c’est-à-dire l’aumône pour les pauvres. La première journée de la nouvelle année musulmane commémore l’hégire (« exil » ou « rupture »), en 622, lorsque le prophète Mahomet quitta la Mecque avec ses compagnons pour Médine, afin d’y fonder une communauté de foi, l’oumma.

Les organisations juives aussi

En France, les organisations juives ont aussi participé à cet élan de solidarité religieuse en faveur des réfugiés. En même temps que le pape, le grand rabbin Korsia, dimanche dernier, avait déclaré à la synagogue de la Victoire, à Paris : « Les migrants sont tous nos frères en humanité » et appelé la France à un « sursaut civique et humain ». Puis, à l’initiative du grand rabbin, plusieurs organisations juives se sont réunies au Consistoire central de France, le 9 septembre. Ces organisations se sont alors engagées à accompagner les réfugiés « dans leurs démarches, notamment administratives et médicales », et à proposer « un soutien psychologique et humain » ou l’accueil « des enfants isolés ».

L’objectif, comme l’avait précisé le grand rabbin de France dimanche, était de concrétiser ce précepte biblique : « Tu aimeras l’étranger comme toi-même, car tu as été étranger en terre d’Égypte » (Lévitique 19, 34).

Solidarité européenne ?

La solidarité musulmane n’est pas nouvelle : pour rappel, le Secours islamique de France s’était aussi associé aux  ONG Médecins du Monde, Solidarités international et Secours catholique, fin juin dernier, pour lancer une action d’urgence à Calais, face à l’afflux de milliers de migrants dans la ville portuaire, principal point d’accès pour la Grande-Bretagne.

Les mouvements d’aide aux migrants de la part de musulmans s’exercent aussi en dehors des frontières françaises. Par exemple, en Hongrie, où pourtant, 66% de la population “rejetterait” les migrants, des associations musulmanes se sont mobilisées pour venir en aide aux réfugiés, comme le montrait ce reportage de France 24 le 4 septembre dernier.

La solidarité des organisations juives dépasse elle aussi les frontières. Le Times of Israël explique ainsi le rôle de l’Alliance inter-religieuse pour les réfugiés syriens, qui comprend de nombreuses organisations juives, dans le camp de réfugiés de Zaatari, en Jordanie. Plusieurs organisations juives y aident ouvertement des réfugiés majoritairement musulmans.

Parmi les organisations juives, se trouve par exemple la Coalition juive pour les réfugiés syriens en Jordanie. Les partenaires de cette coalition (Fond de soutien de Monde Juif du Royaume Uni, Ligue Antidiffamation) sont aussi en train de lever des fonds pour les migrants parvenus à rejoindre l’Europe.

Tareq Oubrou : “Les musulmans doivent sortir massivement dans la rue”

Article publié initialement le 8 janvier, au lendemain des attentats à Charlie Hebdo, dans La Vie.

Au Vatican, quatre imams venus prier pour la paix avec le pape condamnent fermement l’attentat survenu mercredi 7 janvier au siège de Charlie Hebdo, à Paris, qui a fait 12 morts.

Si on ne connaît pas encore officiellement les revendications des deux meurtriers qui ont fait irruption dans les locaux de Charlie Hebdo, on sait déjà qu’ils auraient crié « Nous avons vengé le Prophète » et « Allah Akbar ». Depuis la publication en Une de caricatures du prophète Mahomet en novembre 2011, le journal était régulièrement menacé par des fondamentalistes musulmans.

A peu près au même moment, au Vatican, quatre grands représentants de l’islam en France priaient avec le pape François « pour la paix et la fraternité dans le monde ». Ainsi, Mohammed Moussaoui, président honoraire du Conseil français du culte musulman et président de l’Union des Mosquée de France, M. Djelloul Seddiki, directeur de l’Institut Al Ghazali de la Grande Mosquée de Paris, Tareq Oubrou, recteur de la grande Mosquée de Bordeaux, et enfin M. Azzedine Gaci, recteur de la Mosquée Othman à Villeurbanne, ont appris la nouvelle en sortant de leur rencontre avec le pape. Ils étaient venus promouvoir le dialogue islamo-chrétien avec Mgr Michel Dubost, évêque d’Evry Corbeil Essonne, et le père Christophe Roucou, directeur du Service national pour les relations avec l’islam.

« Les musulmans doivent sortir massivement dans les rues »

Le soir, devant une poignée de journalistes, ils ont unanimement fait part de leur douleur et fermement condamné les attentats.

C’est Tareq Oubrou qui a eu les mots les plus forts : « Au départ, je pensais que les musulmans n’avaient pas à se prononcer en tant que musulmans, car ils sont des citoyens avant tout, a-t-il confié. Mais avec ce carnage, on est passés dans une entrée en guerre. J’ai changé ma perception des choses. Les musulmans et la société, mais les musulmans en premier doivent manifester leur colère face à cette succession de violence. Il faut vaincre ce complexe des musulmans qui disent “je n’ai pas à me justifier”. La paix civile est menacée. Les musulmans de France doivent sortir massivement dans les rues pour exprimer leur dégoût face à ce crime. »

« Je reçois cela comme une double violence, a affirmé sans détour Djelloul Seddiki. Comme Français, et comme musulman. Je ne sais pas qui a commis ce crime. Mais c’est encore la communauté musulmane qui va être montrée du doigt et cela me fait très, très mal. J’appelle les responsables politiques à tous manifester ensemble. Il faut aller vers l’autre. »

« Ce qui s’est passé à Paris nous a renforcé dans la nécessité de dialoguer, a renchéri Mohammed Moussaoui. Ceux qui dialoguent depuis longtemps peuvent avoir du recul. Pour les autres, il va y avoir la peur du musulman. Ces terroristes instrumentalisent l’islam. »

« L’Enseignement public ne peut plus passer à côté de la dimension religieuse »

Mgr Michel Dubost, Président du Conseil pour les relations interreligieuses de la Conférence des évêques de France, qui accompagnait les imams dans leur voyage à Rome, a estimé pour sa part que l’attentat de Charlie Hebdo allait « changer la perception de la laïcité en France ». Et l’évêque d’asséner : « Aujourd’hui, le problème c’est que la laïcité repose sur une ignorance crasse qui engendre des extrêmes. L’Education nationale doit prendre en compte la religion, tout comme l’athéisme ou l’agnosticisme de l’autre. »

« L’enseignement publique ne peut plus passer à côté de la dimension religieuse, confirme le père Christophe Roucou. On assiste à un autisme des politiques aujourd’hui, alors que c’est une dimension importante de nos concitoyens. » M. Azzedine Gaci, recteur de la Mosquée Othman à Villeurbanne, a souligné que chaque mosquée comprend une école d’éducation islamique. « Dans notre mosquée, on conseille aux enseignants de faire une visite dans l’année au moins au sein d’une église ou d’une synagogue. » Mais cela ne suffit pas, confie-t-il : les fondamentalistes, délaissent ces mosquées « bisounours » pour aller s’éduquer sur Internet. Un travail de prévention est donc plus que jamais nécessaire, en amont.

En priant à la mosquée bleue d’Istanbul, le pape est-il allé trop loin ?

Article initialement publié dans La Vie.

Le pape François, déchaussé, dans la Mosquée bleue d’Istanbul, yeux fermés et mains croisées, aux côtés du grand mufti. L’image peut surprendre. A tel point que certains catholiques s’en sont offusqués. Pourtant , cette « adoration silencieuse »  du pape François, selon les termes du père Lombardi, porte-parole du Saint-Siège, ne fait que répéter le geste de son prédécesseur Benoît XVI, huit ans plus tôt. Faux, ont répondu les plus entêtés, qui sont allés jusqu’à compter le nombre de minutes de silence de chaque pape pour montrer que le pape émérite n’avait pas« vraiment prié ». Le pape François, désormais connu pour privilégier les gestes symboliques aux grands discours de théologie, est-il allé trop loin ?

En novembre 2006, Benoît XVI, dans la même mosquée, avait été filmé, aux côtés du grand mufti, une main posée sur l’autre, les yeux mi-clos, murmurant quelques mots. Quelques jours plus tard, au cours de l’audience générale place Saint-Pierre à Rome, il avait confié avoir voulu se « recueillir en ce lieu de prière », pour s’« adresser à l’unique Seigneur du ciel et de la terre ». Difficile de ne pas considérer cela comme une authentique prière ! « Le pape François a exactement répété ce que Benoît XVI a fait, confirme le père Maurice Borrmans, ancien professeur d’histoire des relations islamo-chrétiennes à l’Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie (PISAI) de Rome. C’est invité par le grand mufti qu’il a accompagné celui-ci en sa mosquée, avant d’aller se recueillir silencieusement, le  regard tourné vers le mirhab. »

Mais c’est Jean Paul II qui fut le premier pape à se rendre dans une mosquée. C’était en 2001, à Damas. Le pape polonais avait d’ailleurs souhaité prier avec le mufti général de Syrie, mais celui-ci s’y était opposé pour répondre aux attentes des musulmans conservateurs, hostiles à cette idée.

Le chrétien peut prier en tout lieux

Que le chef de l’Eglise catholique choisisse une mosquée comme lieu de prière n’a rien de déplacé pour le père jésuite Samir Khalil Samir, professeur d’islamologie et de pensée arabe à l’université de Beyrouth, et à l’Institut pontifical oriental de Rome. « La tradition chrétienne dit qu’il n’y a pas de lieu pour prier », rappelle-t-il. En effet, saint Paul écrit qu’il voudrait « qu’en tout lieu les hommes prient ». De même, rappelle le jésuite, saint Augustin écrit que « tout chrétien (…) sait que chaque lieu est une partie de l’univers et que l’univers même est un temple de Dieu. Il prie en tout lieu ».

Pour le père Borrmans, « tout lieu de culte où des humains expriment leur adoration en toute sincérité de conscience mérite respect et attention », de la part des chrétiens, « car leur prière n’est pas étrangère à l’intervention de l’Esprit de Dieu ».

Le dialogue islamo-chrétien, rempart contre le terrorisme

Enfin, la prière du pape François aux côtés du grand mufti d’Istanbul s’inscrit dans un contexte particulier : un voyage marqué par la volonté d’approfondir le dialogue islamo-chrétien, et ce pour mieux lutter contre le fondamentalisme et le terrorisme. Or, la position de la Turquie est ambiguë vis à vis des exactions actuelles de l’Etat islamique dans les pays frontaliers d’Irak et de Syrie : tout en accueillant des réfugiés chrétiens, musulmans ou Yazidis, elle laisse transiter par ses frontières des armes et des combattants islamistes.

Dans une tribune publiée dans L’Osservatore Romano, Omar Aboud, musulman, directeur du centre islamique de Buenos Aires, et ami du pape, a lui aussi défendu la prière du chef de l’Eglise catholique.  Le pape, en regardant vers la Mecque, voulait « regarder les musulmans directement dans les yeux, écrit-il. Nous aussi musulmans ne pouvons nous résigner au fait qu’il n’y ait plus de chrétiens en Orient, parce qu’ils font partie de notre histoire commune, et nous cohabitons ensemble depuis plus de 14 siècles ».

La veille de sa prière dans la mosquée, le pape avait déclaré devant le président islamo-conservateur Erdogan que « le dialogue interreligieux » pouvait « bannir toute forme de fondamentalisme et de terrorisme ». Dans l’avion qui le ramenait d’Istanbul, il a aussi confié aux journalistes avoir dit au président turc qu’il « serait beau que tous les leaders musulmans du monde, politiques, religieux et universitaires se prononcent clairement, et condamnent cela [le terrorisme, ndlr] ». Une  façon habile de rassembler musulmans et chrétiens dans la lutte contre la montée d’un islam radical au Moyen-Orient.