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Journaliste italophile et apprentie Vaticaniste

Savez-vous d’où nous viennent les échecs ?

A Rome, une exposition passionnante (jusqu’au 20 septembre) parcourt l’art de la civilisation islamique, depuis le 7e siècle à la date de l’Hégire en 623 (migration de Mahomet pour La Mecque, signant le début de l’Islam dans son calendrier), jusqu’au développement de l’Empire ottoman au 16e siècle (vaste territoire autour de la méditerranée), puis des Safavides en Iran jusqu’au 18e siècle, et enfin de l’Empire moghol dans le subcontinent indien, jusqu’au19e siècle.

Parmi de nombreux objets exposés, les visiteurs peuvent y découvrir un jeu d’échecs en Crystal, mêlant des pièces issues de l’Iran oriental et de l’Irak, datant du 9e siècle.

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Le roi est représenté par un howdah royal, sorte de palaquin (baldaquin) porté par un éléphant. Viennent ensuite les baidaq, devenus ensuite pedes en occident, puis « piétons » et enfin, des pions ! Ils représentent, en quelque sorte, l’infanterie. D’autres pièces sont appelées Faras, pour chevaux : ce sont nos actuels cavaliers. Ces pièces représentent un cheval, la tête levée. On trouvera ensuite les Rukhs, qui représentent des chariots de guerre : ce sont aujourd’hui  les fameuses tours. 

chess1Figure aussi le firzan (vizir), ou premier ministre : l’actuel fou. Il est représenté par un éléphant avec une corne sur la tête qui fera penser, plus tard, à la mitre d’un évêque. En Angleterre et dans d’autres pays, le fou est en effet un évêque, figure influente dans la cour royale anglaise. Pour la France, le mot « fou » pourrait venir de « foule », qui en vieux persan signifie « éléphant » (-fîl). Ce n’est qu’en Europe occidentale qu’est apparue, plus tard, la dame comme dernière pièce.

Petite anecdote : en perse, « Shat Mat » veut dire littéralement « le roi est mort ». Nous l’avons depuis transformé en « échec et mat »… ce qui ne veut rien dire du tout !

Ce jeu désormais célèbre et universel a ainsi été introduit dans le sud de l’Europe à partir du Xe siècle par les Arabes. Son origine exacte ? L’Inde, l’Iran, la Chine… on ne le sait exactement. Ce qui est sûr, c’est qu’il fait partie au début de la civilisation et de la culture islamique. On note des apparitions du jeu en Inde du Nord, dans la Chine historique, et dans la zone iranienne qui se situe entre les deux zones géographiques précédentes ; à savoir, les pays traversés par la route de la soie : la Perse, par exemple.chess2

Plusieurs versions du jeu des échecs finissent par s’implanter dans de nombreuses régions du monde musulman. Vers le 10e siècle, le jeu traverse le Maghreb et la Méditerranée pour parvenir dans l’Espagne musulmane… puis finalement l’occident chrétien à la fin du Xe siècle.

Calligraphie et arabesques

photo 1Une autre partie de l’exposition qui a retenu mon attention est dédiée à la calligraphie dans l’art islamique.

L’Islam restant une religion abstraite, il a fallu trouver un système, au sein des mosquées, pour représenter le prophète. C’est ainsi qu’est née la calligraphie arabe : Allah et le prophète Mahomet sont alors représentés dans des graphèmes. 

Plusieurs vieux manuscrits du Coran permettent d’admirer les différentes techniques de calligraphie : mudawar (arrondi), mutallath (triangulaire), ti’m (synthèse des deux).

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Quand on ne « montre » pas Dieu sous forme écrite (la calligraphie), on peut aussi montrer l’un de ses attributs : le principe de l’infini. Cet infini est alors représenté par l’art géométrique islamique (autre espace dédié de l’exposition). On le trouve dans l’ornement des coupoles de mosquées, les formes architectoniques, les tapis, etc. L’idée est de montrer que l’homme fait partie d’une portion infinitésimale de la création.

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Un autre thème transversal à l’art islamique, de l’Espagne à la Chine en passant par l’Iran, est celui des arabesques. Dans une salle réservée à ce thème dans l’exposition, on nous explique que contrairement à une idée reçue, le mot « arabesque » n’a rien à voir avec celui d’« arabe ». Dans la Renaissance italienne, le terme était « a rabesco », ce qui signifiait : « avec des pousses, des branches ».

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=> Exposition à Rome, à la Scuderie del Quirinale, jusqu’au 20 septembre.

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Le pape François pourra-t-il faire tomber le mur de l’argent ?

Le pape François peut-il faire tomber le mur de l’argent ? C’est la question que se pose  Edouard Tétreau, analyste financier, dans son essai Au-delà du mur de l’argent, paru le 9 septembre aux éditions Stock.

La date de parution a été soigneusement choisie : son livre s’ouvre sur la préparation du voyage du pape à New-York fin septembre, à laquelle il a participé. Le pape s’envole en effet ce samedi pour Cuba, puis les Etats-Unis. Deux discours y sont très attendus : devant le Congrès américain, à Washington, puis au siège des Nations unies à New-York. On sait que son discours particulièrement virulent à l’égard du système capitaliste, que ce soit dans son encyclique Laudato Si‘, ou devant des mouvements populaires en Amérique latine, cet été, avait provoqué des remous au sein de milieux conservateurs américains.

mur argentLoin de réduire le pape à un « anticapitaliste primaire » – discours qu’il laisse à Donald Trump et le Tea Party américain[1] – Edouard Tétreau est persuadé que la radicalité de ce pape latino-américain peut changer la donne.

L’auteur fait cette comparaison : Jean-Paul II, il y a près de 30 ans, a « fait tomber le mur de Berlin » (ses voyages successifs en Pologne, le témoignage de son vécu sous le système soviétique, son soutien à Solidarnosc, ont été décisifs dans la chute du pouvoir communiste en Pologne en 1989, première étape de la débâcle  du bloc de l’Est). A présent, le pape François pourrait être capable de faire « tomber le mur de l’argent »,  ou du moins, d’« ouvrir des brèches ».

Aujourd’hui, souligne l’auteur, cette « économie folle » que dénonce le pape François a 100 fois moins besoin d’êtres humains que l’économie traditionnelle pour fonctionner. Un calcul que l’analyste financier propose dans son livre, exemples à l’appui : les start-up du web comme Airbnb, Uber ou Alibaba, ou encore les 2/3 des transactions financières réalisées désormais par des robots. « A l’avenir, que fera-t-on des personnes pas assez compétitives, des jeunes, des vieux ? » se demande-t-il.  L’auteur prédit alors une crise financière et technologique sans précédents. Elle sera l’occasion, estime-t-il, de « réécrire des règles et pratiques de l’économie mondiale qui remettront l’être humain au centre », sinon, « personne n’y survivra ».

Expert financier et catholique engagé

Edouard Tétreau est présenté comme « un homme de conviction et de foi » sur le site des éditions Stock et s’assume devant la presse comme « catholique engagé ». Il est donc familier de la doctrine sociale de l’Eglise, qui guide les discours du pape contre les dérives du capitalisme, et plutôt bienveillant à son égard. Mais c’est aussi avec sa légitimité d’expert financier qu’il s’exprime : économiste et chroniqueur aux Echos, il a enseigné la gestion des risques financiers, anticipé la crise de 2008, et conseille encore des dirigeants politiques et économiques (voir l’émission Grand angle de TV 5 Monde).

Pour lui, le pape peut avoir un réel poids sur les grands décideurs mondiaux : « il conseille des politiques, des dirigeants d’entreprises »,  et est le « seul leader mondial audible au-delà les frontières et les religions »« C’est pour ça qu’il est tellement attendu à l’ONU et au Congrès américain », croit-il savoir. Autre argument avancé par Edouard Tétreau : sur la question de l’homme et de  l’argent, les religions convergent. Il cite ainsi l’interdiction de la spéculation dans l’islam, la tradition de la remise des dettes dans le judaïsme, etc. Son ambition : organiser une sorte de Bretton Woods des religions, pour promouvoir une finance éthique.

Pour en savoir plus sur ce livre et l’auteur :

[1] Voir son interview dans Le Nouvel observateur paru le 3 septembre 2015

La censure se porte bien : National Geographic, Whatsapp, Salon de la femme musulmane

Au menu de cette semaine dans l’actualité religions, je vous propose la censure, très en vogue ces derniers temps !

  • La couverture de National Geographic consacrée au pape censurée  en Arabie saoudite : la société de distribution du magazine a tout simplement décidé de ne pas livrer le magazine pour des« raisons culturelles ». Si la simple image du chef de l’Eglise catholique peut choquer dans un pays où les églises sont interdites, explique Foreign Policy, c’est plus encore le contenu de l’article qui gêne : l’article de National Geographic s’intéresse aux réformes menées par le pape François depuis son élection. Le gouvernement saoudien craint que ce vent de réformes n’inspire certains dans la monarchie. L’édito de la rédactrice en chef de l’édition arabe du magazine avait de quoi faire frémir les autorités saoudiennes : elle y louait le pape pour avoir initié des changements et en profitait pour porter sa réflexion au delà du catholicisme, en souhaitant que les institutions religieuses s’adaptent au monde moderne. Outrage, pour les autorités religieuses wahhabites du pays.  Le wahhabisme s’oppose justement à l’idée d’une religion fluide qui puisse changer selon l’époque.
  • Des rabbins juifs ultra-orthodoxes s’attaquent à Whatsapp. Cet été, en Israël, une assemblée de rabbins ultra-orthodoxes s’est réunie pour parler du «  grand danger spirituel » de l’application de messageries Whatsapp. Le problème ? Les fidèles juifs de ces communautés ultra-orthodoxes utilisent Whatsapp pour s’envoyer des ragots ou des images et vidéos « contrevenant aux règles de modestie » , rapporte Slate.fr, citant un article de The Economist. Les membres du Conseil des sages de la Torah ont donc réagi en publiant des édits pour interdire formellement cette application. Des fournisseurs d’accès israéliens ont alors créé des smartphones « cashers », poursuit Slate.fr, avec des abonnements bloquant certains sites ou applications.
  • Une autre forme de censure cette fois : celles des femmes, tout simplement absentes du Salon de la femme musulmane polémique qui se tient actuellement à Pontoise, près de Paris.Ce week-end, le parc des Expositions de Pontoise accueille en effet la 3e édition du salon musulman du Val d’Oise. Cette année, la femme est à l’honneur… sauf qu’une grande majorité de prédicateurs intégristes sont invités à donner leur propre vision de la femme.  Parmi les conférenciers, on trouve Rachid Abou Houdeyfa, imam de la mosquée de Brest, qui exhorte les femmes musulmanes sur les réseaux sociaux à porter le voile « islamique » sous peine d’encourir « les feux de l’Enfer dans l’au-delà, et des.. agressions sexuelles en ce bas monde» : «Si la femme sort sans honneur, qu’elle ne s’étonne pas que les hommes abusent de cette femme-là » (sic). Figure aussi Nader Abou Anas, prédicateur au sein de l’association D’CLIC à Bobigny, qui sur la vidéo d’un précédent salon musulman, expliquait qu’une femme « qui se refuse à son mari sans raison valable » serait «maudite par les anges » toute la nuit. Une pétition en ligne a été lancée pour fermer le salon. Samedi soir, deux Femen se sont introduites au salon, seins nues. Sur Le Parisien, la société Isla Event qui organise l’événement ne comprend pas la polémique, et demande aux détracteurs de «venir, pour qu’ils voient vraiment ce que l’on fait».

MAJ : un enregistrement prouve que la version livrée par la porte-parole des Femen à l’AFP (évoquant un discours des imams sur le fait de battre sa femme) était fausse. Un journaliste présent au salon montre en outre que les discours des conférenciers prônaient au contraire un discours plutôt respectueux de la femme. Pour se faire une idée, la meilleur façon reste en effet, pour un journaliste, de se rendre sur place…

Juifs et musulmans solidaires avec les migrants

Il n’y a pas que le pape François et les catholiques qui se soucient du sort des migrants. Aux côtés des chrétiens, juifs et musulmans ont aussi élevé la voix et lancé des initiatives, en France comme à l’étranger, pour venir en aide aux réfugiés de plus en plus nombreux à fuir la guerre, notamment des Syriens.

Dimanche dernier, le n°2 du Conseil français du culte musulman (CFCM), Abdallah Zekri, a ainsi suggéré aux fidèles de destiner aux migrants les fonds collectés pour l’Aïd el-Adha, qui sera fêtée le 24 septembre 2015. L’Aïd el-Adha, aussi appelée l’Aïd el-Kébir (grande fête) commémore la soumission d’Ibrahim (Abraham dans la tradition juive) à Dieu, lorsqu’il accepte de sacrifier, sous l’ordre de Dieu, son fils unique Ismaël, substitué in extremis par un mouton.

En commémoration, les musulmans sacrifient une bête de troupeau qu’ils partagent ensuite avec leurs proches ou des pauvres. Un sacrifice par délégation ou procuration est possible : l’argent correspondant au prix de la bête permet alors de tuer l’animal dans un autre pays pour que la population locale en profite.

« Nous pourrions peut-être imaginer cette année une nouvelle forme de solidarité pour venir en aide aux migrants, en collectant les fonds du sacrifice à leur profit », a suggéré le secrétaire général du CFCM dans un communiqué. « Quatre-vingt pour cent de ces migrants viennent de pays musulmans, il ne faudrait pas que la solidarité vienne uniquement des autres », a aussi plaidé Abdallah Zekri. Une allusion, écrit l’AFP dans une dépêche reprise par Respect Mag, « aux propos du pape François », dimanche dernier, « invitant chaque paroisse ou communauté religieuse catholique en Europe à accueillir une famille de migrants. »

« Notre solidarité doit être totale, quelles que soient la couleur de peau, la nationalité ou la religion des migrants en détresse », a insisté le représentant du CFCM.

L’entraide fait partie des valeurs capitales en Islam, a rappelé le CFCM  : « Dieu dit :’Entraidez-vous dans l’accomplissement des bonnes œuvres et de la piété et ne vous entraidez pas dans le péché et la transgression’ (Sourate dite de « La Table Servie ») ».

D’autres instances musulmanes ont rejoint l’appel

Le CFCM n’est pas le seul à avoir fait cet appel. Plusieurs fédérations musulmanes se sont empressées de lui emboiter le pas, comme l’a rapporté La Croix.  L’Union des Mosquées de France (UMF), par exemple, a appuyé l’idée suggérée par le CFCM pour l’ Aïd-el-Adha, en rappelant à  ceux « qui n’ont pas (encore) réservé » leur mouton, que « l’acte sacrificiel reste (…) une recommandation alors que porter assistance aux personnes en danger est une obligation religieuse et morale et un devoir citoyen ».

Une solution à laquelle le Secours islamique a aussi adhéré, comme on peut le voir actuellement sur leur site.

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Le CFCM propose aussi une autre forme de solidarité : donner l’argent économisé pour un deuxième pèlerinage à La Mecque aux migrants« celles et ceux qui ont déjà accompli leur devoir de pèlerinage et qui souhaitent le réitérer » pourraient plutôt participer « à une collecte en faveur des migrants ».  L’Aïd-El-Adh marque en effet aussi la fin du hajj, la période de pèlerinages, durant laquelle les fidèles sont appelés à se rendre sur les lieux saints (tels La Mecque ou Médine).

Dernière suggestion imaginée par l’UMF : à l’occasion du Nouvel an hégirien 1437 (célébré le 14 octobre prochain), «  les réfugiés rentrent dans plusieurs des huit catégories, citées dans le saint Coran, pour recevoir une part de l’impôt de solidarité qu’est Zakat el Mal », c’est-à-dire l’aumône pour les pauvres. La première journée de la nouvelle année musulmane commémore l’hégire (« exil » ou « rupture »), en 622, lorsque le prophète Mahomet quitta la Mecque avec ses compagnons pour Médine, afin d’y fonder une communauté de foi, l’oumma.

Les organisations juives aussi

En France, les organisations juives ont aussi participé à cet élan de solidarité religieuse en faveur des réfugiés. En même temps que le pape, le grand rabbin Korsia, dimanche dernier, avait déclaré à la synagogue de la Victoire, à Paris : « Les migrants sont tous nos frères en humanité » et appelé la France à un « sursaut civique et humain ». Puis, à l’initiative du grand rabbin, plusieurs organisations juives se sont réunies au Consistoire central de France, le 9 septembre. Ces organisations se sont alors engagées à accompagner les réfugiés « dans leurs démarches, notamment administratives et médicales », et à proposer « un soutien psychologique et humain » ou l’accueil « des enfants isolés ».

L’objectif, comme l’avait précisé le grand rabbin de France dimanche, était de concrétiser ce précepte biblique : « Tu aimeras l’étranger comme toi-même, car tu as été étranger en terre d’Égypte » (Lévitique 19, 34).

Solidarité européenne ?

La solidarité musulmane n’est pas nouvelle : pour rappel, le Secours islamique de France s’était aussi associé aux  ONG Médecins du Monde, Solidarités international et Secours catholique, fin juin dernier, pour lancer une action d’urgence à Calais, face à l’afflux de milliers de migrants dans la ville portuaire, principal point d’accès pour la Grande-Bretagne.

Les mouvements d’aide aux migrants de la part de musulmans s’exercent aussi en dehors des frontières françaises. Par exemple, en Hongrie, où pourtant, 66% de la population “rejetterait” les migrants, des associations musulmanes se sont mobilisées pour venir en aide aux réfugiés, comme le montrait ce reportage de France 24 le 4 septembre dernier.

La solidarité des organisations juives dépasse elle aussi les frontières. Le Times of Israël explique ainsi le rôle de l’Alliance inter-religieuse pour les réfugiés syriens, qui comprend de nombreuses organisations juives, dans le camp de réfugiés de Zaatari, en Jordanie. Plusieurs organisations juives y aident ouvertement des réfugiés majoritairement musulmans.

Parmi les organisations juives, se trouve par exemple la Coalition juive pour les réfugiés syriens en Jordanie. Les partenaires de cette coalition (Fond de soutien de Monde Juif du Royaume Uni, Ligue Antidiffamation) sont aussi en train de lever des fonds pour les migrants parvenus à rejoindre l’Europe.

Le pape François allège la procédure de “nullité de mariage” : un “divorce” catholique ?

Le pape François est décidément en pleine forme pour cette rentrée. Après sa demande aux paroisses européennes d’accueillir chacune une famille de réfugiés, place aux divorcés remariés ! Un sujet épineux et très attendu au synode des évêques sur la famille, d’octobre prochain au Vatican.

Sauf que le pape n’a pas attendu le synode d’octobre 2015 pour avancer sur le sujet. Hop, d’un coup de deux motu proprio (lettres apostoliques, forme de « décrets» du pape), il a décidé de mettre en place une réforme longtemps attendue : celle des procédures de nullité de mariage. En réalité, le pape avait déjà lancé une commission en août 2014 chargée de plancher sur cette réforme… Soit un mois avant le premier synode des évêques sur la famille, ouvert en octobre 2014.

C’est que ce sujet revient sur la table depuis longtemps, et le pape ne souhaitait pas attendre. Petite explication : pour l’Église, le mariage catholique est « indissoluble ».  Cette notion trouve notamment sa source dans l’Évangile de Matthieu (19, 3-12) : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! ». Ainsi, un remariage civil après un divorce civil est considéré comme une forme d’infidélité. Il est alors défendu aux divorcés remariés civilement d’accéder aux sacrements (réconciliation, communion par exemple). Il est aussi  impossible de se remarier à l’Eglise, sauf après la mort de son premier conjoint.

Reconnaitre la nullité d’un mariage n’est pas un divorce religieux

Seule solution envisageable  : engager une procédure de reconnaissance de « nullité » de mariage. Attention, il ne s’agit  pas d’« annuler » un mariage comme on le lit souvent. Il n’y a pas de « divorce » religieux pour les catholiques. L’idée, c’est de prouver la «nullité » du lien contracté le jour du mariage. En gros, montrer qu’il y a eu un “vice de forme” ce jour là, et que le mariage n’est pas valide… comme s’il n’avait jamais eu lieu. Le constat d’échec post-mariage ne suffit pas à prouver la nullité : les critères retenus seront le manque de discernement ou de liberté au moment de se marier, la permanence d’une relation extra-conjugale au moment du mariage ou juste après, le fait que l’un des conjoints ait caché son infertilité à l’autre ou une maladie grave, etc.

Problème : ces procédures étaient beaucoup trop longues, et coûteuses. A la fin du synode sur la famille d’octobre 2014, la grande majorité des évêques avaient insisté pour simplifier et accélérer les procédures. François a donc décidé d’accélérer… sa réforme.

Désormais, il n’y aura donc qu’un seul jugement au lieu de deux obligatoires auparavant, et des procès spéciaux “plus rapides” seront possibles dans les cas où la nullité semble particulièrement facile à prouver. Ces procédures seront directement jugées par l’évêque,  sur une période de 30 jours. Enfin, le pape a demandé aux conférences épiscopales de rendre gratuites les procédures.

Un vrai changement pour les catholiques des pays en développement

Cette réforme va d’autant plus changer la vie des catholiques des pays en développement. La journaliste argentine Ines San Martin, sur Crux, portail d’information catholique du Boston Globe, explique que dans la ville natale du pape, Buenos Aires, il n’y a qu’un tribunal ecclésiastique pour 15 diocèses différents, tous situés à des centaines de kilomètres. Désormais, chaque évêque pourra constituer son propre tribunal dans son diocèse.

Cette réforme du pape François fait déjà grincer des dents dans les milieux catholiques les plus conservateurs. Pourtant, François l’explique lui-même dans l’introduction de ses décrets : il ne s’agit pas de faciliter les « déclarations en nullité » mais d’ « accélérer les procédures ». Elles seront ainsi moins pesantes psychologiquement, et plus accessibles géographiquement et financièrement. Ce n’est  pas parce que le système sera plus simple et plus rapide qu’il y aura plus de déclarations en nullité de mariage. En Italie, par exemple, environ deux tiers des requêtes de déclaration en nullité de mariage sont rejetées.

En résumé : une petite révolution pour les catholiques divorcés civilement attendant de pouvoir se remarier religieusement.. mais pas de révolution aux yeux du monde sécularisé, pour lequel la possibilité de pouvoir divorcer semble évidente. Pourtant, en France, le divorce par consentement mutuel date seulement de 1975, preuve que même la rupture d’un mariage civil a longtemps fait débat.

Vérifier la foi des époux au  moment de leur mariage religieux ?

Mais le vrai changement amorcé par cette réforme est ailleurs. En effet, le motu proprio  de François prévoit qu’un autre critère pourra désormais être étudié dans le cas des « procédures rapides » : la foi des époux au moment de se marier. Ce critère  sera sûrement débattu au prochain synode sur la famille.

Au moment de se marier à l’Eglise, aujourd’hui, de nombreuses personnes n’ont pas conscience  du principe d’indissolubilité du mariage catholique. La solution de plus en plus envisagée par les prêtres aujourd’hui est de mieux prendre en compte la réelle foi des couples qui demandent à se marier à l’Eglise. Comprennent-ils le principe d’indissolubilité ? En outre, comprennent-ils que le mariage catholique n’est pas seulement un contrat, mais un sacrement ?  Le choix de se marier à l’église est-il simplement une affaire de tradition familiale ou sociale  ?

Cette idée de considérer le « manque de foi » des époux au moment de leur mariage religieux pour valider la « nullité »  avait déjà été avancée par Benoît XVI. Reste qu’elle est très polémique. Comment prouver ce manque de foi ? Débats à suivre en octobre prochain…

Photo d’Aylan : le pape encourage chaque paroisse d’Europe à accueillir des migrants. Opportunisme ?

Décidément, la publication de la photo d’Aylan, un enfant syrien de 3 ans mort noyé dans une embarcation de migrants, et dont le corps a été retrouvé sur une plage turque, a créé une véritable onde de choc. Depuis, tout le monde y va de son commentaire ou de sa réaction : politiques, associations… et le pape.

Dimanche, à l’Angélus, François a fait un appel particulièrement fort pour que « chaque paroisse, chaque communauté religieuse, chaque monastère, chaque sanctuaire d’Europe accueille une famille, à commencer par mon diocèse de Rome ». Pour avoir une idée, on compte en France, en Italie et en Allemagne plus de 50 000 paroisses, ce qui fait déjà du monde à accueillir. En lançant cet appel au moment où la photo d’Aylan fait le tour du monde, peut-on taxer le pape d’opportunisme ?

En réalité, le pape n’a pas attendu ce moment pour s’intéresser au sort des migrants. Son tout premier déplacement en dehors de Rome, trois mois à peine après son élection, fut sur l’ile de Lampedusa, à la grande surprise de tous. Son déplacement et son discours là-bas, invitant à sortir de la « globalisation de l’indifférence », avaient encouragé les habitants de l’île et permis d’attirer l’attention des politiques italiens sur la question de l’immigration… pour un temps. Le pape a aussi évoqué le sort des migrants lors de son discours au Parlement européen, à Strasbourg, en novembre 2014. Oui, mais le pape se contente de discours, pourra-t-on argumenter. Pas seulement.

Récemment, la pharmacie du Vatican a par exemple mis à disposition de nombreux médicaments gratuits, qui sont ensuite distribués, à travers l’aumônerie du pape, à plusieurs centres d’accueil de migrants à Rome. Le 1er octobre 2014, François avait aussi reçu une trentaine de survivants érythréens à un naufrage au large de Lampedusa. En septembre 2013, le pape avait déjà fait un appel aux congrégations religieuses, pour que leurs « couvents vides ne soient pas transformés en hôtels pour gagner de l’argent », mais accueillent au contraire des « réfugiés ». Enfin cette fois, le pape montre aussi l’exemple puisque les deux paroisses du Vatican, Saint-Pierre et Sainte-Anne, accueilleront elle aussi prochainement deux familles de réfugiés.

Enfin, l’Eglise, ce n’est pas seulement le pape et le Vatican : de nombreuses paroisses, associations, communautés religieuses sont déjà sur le pied de guerre et accueillent des migrants (en Italie, les communauté de Sant’Egidio ou Caritas, en France, le Secours catholique ou le Service jésuite des réfugiés, par exemple).

Ce que l’on pourrait regretter cependant dans cet appel du pape, c’est que l’Europe n’est pas la seule responsable du sort des migrants. D’autres puissances mondiales, ayant parfois joué un rôle dans les guerres que les migrants fuient aujourd’hui, pourraient elles aussi fournir leur aide, que ce soit un véritable accueil dans leur pays ou une aide financière. Le 5 septembre, une tribune du New York Time expliquait ainsi :

« La guerre civile syrienne a créé plus de 4 millions de réfugiés. Les Etats-Unis en ont accueilli environ 1500. (…) n’avons-nous pas une part de responsabilité envers les réfugiés qui fuient les combats ? Si nous avons armé les rebelles syriens, ne devrions-nous pas aussi aider ces gens ? Si nous avons échoué à apporter la paix en Syrie, ne pouvons nous pas aider les gens qui ne peuvent attendre pour la paix plus longtemps ?(…) ».

La tribune remarque que d’autres pays se taisent ou prétendent que la catastrophe des réfugiés n’est qu’un problème européen : le Canada n’a accueilli que 1074 syriens en août, l’Australie 2200.

« Le pire sont les états du pétrole. Selon les derniers décomptes d’Amnesty International, combien de réfugiés syriens ont été accueilli par les Etats du Golfe et l’Arabie saoudite ? Zéro. »

En autorisant des prêtres à pardonner l’avortement, François est-il « révolutionnaire » ?

La nouvelle a fait le tour des médias. Le 1er septembre, le pape François a autorisé « tous les prêtres »  à pardonner le « péché » d’avortement, à l’occasion du Jubilé de la miséricorde. Faut-il considérer cette annonce comme une grande nouveauté et un pas de plus du pape François – souvent présenté comme un pape progressiste – vers une Eglise plus ouverte  au « monde moderne » ? Voici quelques pistes d’éclairages.

  • Cette annonce du pape François n’est pas si révolutionnaire. Dans les fait, les évêques, qui ont l’autorité compétente dans l’Eglise pour pardonner un péché d’avortement, avaient déjà le droit de déléguer leur autorité à des prêtres de leur diocèse pour le faire. Dans la pratique, de nombreux prêtres ont donc pardonné un péché d’avortement lors de confessions. En outre, Jean-Paul II avait déjà ouvert cette possibilité, lors du jubilé de l’an 2000, à l’ensemble des prêtres-confesseurs.
  • Cette possibilité ne vaut que pour la période du jubilé. Le pape François s’adresse avant tout aux fidèles catholiques qui souhaitent profiter du Jubilé de la miséricorde, du 8 décembre 2015 au 20 novembre 2016, pour entamer une démarche de repentir, puisque l’Eglise considère l’avortement comme un péché. Le catéchisme de 1992 explique ainsi que « dès sa conception, l’enfant a droit à la vie » et que « l’embryon » doit être considéré comme « une personne dès sa conception ». L’Eglise a toujours insisté, cependant, pour dire qu’elle jugeait l’acte et non la personne, demandant un véritable accueil, en paroisses, pour les femmes ayant dû avorter. Au moment de la confession, c’est cependant la personne qui sera pardonnée, et son péché « effacé », si elle est dans une démarche sincère de repentir. Cependant, l’avortement reste considéré, d’une manière générale, comme un péché par l’Eglise catholique.
  • On lit souvent que le péché d’avortement est puni d’une peine d’excommunication latae sententiae, c’est-à-dire automatique, sans que l’Eglise n’ait besoin de prononcer la peine publiquement. L’excommunication empêche à un prêtre de célébrer des sacrements, et à un fidèle de les recevoir (eucharistie, réconciliation, mariage, etc.). Elle peut aussi valoir pour ceux qui ont pratiqué l’avortement (médecins), ou qui l’ont encouragé. Cependant, comme me l’expliquait récemment un prêtre spécialiste de droit canon, pour être passible de cette « peine », il faut avoir délibérément « violé la loi » en « connaissant la loi ». Autrement dit, si une personne commet un délit passible d’excommunication (l’avortement), mais en ignorant que c’était le cas, elle ne peut être excommuniée. Cette règle vaut pour les laïcs, mais pas pour les clercs. Cela explique pourquoi la plupart des cas recensés d’excommunication automatique, dans le droit canon, concernent des clercs. Il y a donc, dans les faits, très peu de laïcs excommuniés pour avortement.
  • Dans ses propos, le pape François semble particulièrement sensible au sort des femmes qui ont eu recours à l’avortement. Il rappelle d’ailleurs qu’il en a « rencontré » de « nombreuses » (alors qu’il était archevêque de Buenos Aires, notamment).

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Soyons prudents, là-aussi : cette adresse du pape François aux femmes ressemble assez à celle de Jean-Paul II dans Evangelium Vitae (n°99), qui employait exactement les même termes : une situation « profondément injuste », et des « conditionnements » ayant pu peser dans leur « décision », ains qu’une situation « douloureuse et dramatique». Le pape François, cependant, fait valoir son expérience de terrain en tant qu’ancien archevêque dans les bidonvilles de Buenos Aires, amené régulièrement à rencontrer des femmes ayant avorté, pour faire preuve de sa compassion. « Je connais bien les conditionnement qui les ont conduites à cette décision », relève-t-il, reconnaissant un « choix difficile et douloureux ».

Point de réelle nouveauté et de grande révolution, donc.

  •  La vraie nouveauté de cette lettre du pape François envoyée à l’occasion du Jubilé de la miséricorde, c’est sa main tendue à la communauté schismatique de la Fraternité Saint-Pie X (FSSPX)Cette communauté intégriste, fondée en 1970 par Mgr Marcel Lefebvre, avait refusé les principales décisions du concile Vatican II (1962-1965) (dialogue interreligieux, liberté religieuse, abandon du dogme de l’infaillibilité papale). Depuis, elle n’est pas reconnue par Rome. Dans cette lettre, le pape rend valide, dans un geste inédit, le sacrement de réconciliation (absolution des péchés) qui sera prononcé par les prêtres de la FSSPX. Auparavant, ce sacrement tel que célébré par cette communauté séparée de Rome faisait polémique. Le pape va même plus loin dans son message puisqu’il souhaite, à l’avenir, pouvoir « retrouver la pleine communion » avec la FSSPX. Une main tendue aux « intégristes » ? Le pape François est un plus fin stratège : le même jour, il recevait au Vatican Mgr Jacques Gaillot, un évêque très progressiste (en faveur du mariage homosexuel, de l’ordination de femmes prêtres, ou encore de l’avortement), destitué par Rome en 1995. Une façon de montrer que sa priorité est une Eglise unie, au-delà des considérations politiques… au risque d’exacerber les « paradoxes », comme le relève Jean-Marie Guénois dans Le Figaro. Ou, d’agir, comme à son habitude, en habile jésuite.