A bord du vol papal pour l’Amérique latine

En juillet dernier, j’ai été amenée à participer au voyage du pape François en Amérique latine. Un réel défi  : premier voyage du pape dédié à son continent natal, premier voyage aussi dense (9 jours, 3 pays, 7 avions). Des journées de travail de 5h du matin à minuit, un décalage horaire de 6 à 7h, des dépêches à écrire dans un autocar ou dans le hall d’un aéroport, avec parfois des coupures d’Internet ou d’électricité. Une expérience intense, certes, mais extrêmement formatrice et inoubliable.

Arrivée à Quito, Equateur
Arrivée à Quito, Equateur
Descente d'avion du pape à Quito
Descente d’avion du pape à Quito

Voici trois moments particulièrement forts sur lesquels je propose de revenir.

  • L’atterrissage à El Alto, en Bolivie, plus haut aéroport du monde, à plus de 4000 mètres d’altitude. A bord d’un avion de la Bolivian de Aviacion prêté pour le pape et sa délégation, nous survolons, depuis l’Equateur, la cordillère des Andes, le lac Titicaca qui sépare le Pérou de la Bolivie, et puis enfin les hauts plateaux des Andes et ses glaciers. La descente commence. Soudain, un avion militaire, tout proche de notre avion, apparaît derrière le hublot. Il semble piquer vers le sol, puis réapparait. Le président bolivien a voulu sortir le grand jeu, et nous a envoyé des escortes militaires aériennes. Dans l’avion papal, malgré les turbulences, tous les journalistes se lèvent et cherchent à prendre une photo. 
Les Andes et ses glaciers
Les Andes et ses glaciers
escorte militaire aérienne
escorte militaire aérienne

Au moment de l’atterrissage, une ambiance surnaturelle nous attend. Un silence presque assourdissant, le silence des hauts plateaux de montagne. Un paysage lunaire, entouré de majestueux glaciers. Le froid vif qui rougit nos joues. Pas une seule habitation aux alentours. En revanche, comme à chaque atterrissage papal, un tapis rouge et une délégation. Avec le président bolivien, plusieurs enfants en habits traditionnels sont venus représenter les diverses ethnies du pays. L’un d’entre eux, portant une coiffe amérindienne plus grande que lui, se jette dans les bras du pape. Ce dernier s’est vu remettre, quelques instants plus tôt, une pochette autour du cou pour y glisser des feuilles de coca, qui aident à lutter contre la mal d’altitude.

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Garde andine
Garde andine

Nouvelle image insolite : le Président Evo Morales, ancien syndicaliste des producteurs de feuille de coca – dont on extrait aussi la cocaïne- , a le point gauche levé pendant que retentit l’hymne de son pays. A côté d’un pape parfois qualifié de “communiste“, cette posture d’Evo Morales, sur les photos, entretiendra l’ambiguïté.

Mais le président bolivien n’en est pas à son premier coup d’éclat. Plus tard, à La Paz, nous le verrons offrir au pape ce cadeau un brin provocateur d’un crucifix en forme de croix et de marteau, imaginé par le père jésuite Luis Espinal.

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Le surlendemain, les accents marxistes de cette visite papale en Bolivie reprendront lors du long monologue d’Evo Morales, vêtu d’un blouson à l’effigie de Che Gevara, à Santa Cruz della Sierra, au deuxième congrès mondial des mouvements populaires. Un discours vite concurrencé par le réquisitoire musclé du pape François contre l’“économie qui tue“ du sytème capitaliste et son “idole-argent“.

  • Un reportage au bidonville de Banado Norte, quartier très pauvre d’Asuncion, au Paraguay. Une escapade de 2h entre deux discours du pape m’a permis de rencontrer ses habitants, tous très souriants et accueillants, en dépits des graves inondations qu’ils ont du subir depuis un an. Le lendemain, ce n’est pas tant le discours du pape que les quelque 30 000 habitants du quartier retiendront, mais sa simple présence, au  milieu d’eux, et sa simplicité. Avant de prononcer son discours, le pape est arrivé en toute discrétion, sans caméras et journalistes, visiter deux  baraques de briques et de tôle où vivent des familles. Le pape semblait particulièrement à l’aise : lorsqu’il était encore archevêque de Buenos Aires, il avait l’habitude de se rendre dans les villas miserias (bidonvilles), à la périphérie de la capitale argentine.

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Voici un extrait du reportage réalisé là-bas :

(…) Petite et ronde, les yeux pétillants, Carmen fait visiter sa maison, qu’elle a nettoyé de fond en comble. Sa petite baraque, située dans une ruelle de terre, est faite de quelques briques empilées et d’un toit de tôle. C’est là qu’elle préparera sa surprise pour le pape : une soupe paraguayenne et du Beju, tortilla locale typique. “Au Paraguay, l’hospitalité est un devoir”, expliquent des voisins. Carmen ne travaille pas et son mari, atteint d’un cancer, non plus. C’est leur fille qui fait vivre le foyer, avec quelques ménages. Le quartier entier se prépare. Des banderoles jaunes et blanches, aux couleurs du Vatican, décorent les ruelles misérables, où des flaques de boues témoignent encore de la grande inondation de juillet 2014. Une habitante raconte : “Le jour de la crue, un prêtre a béni l’eau avec l’image de la Vierge, et l’eau est partie. Un miracle !” “Les inondations, cela nous arrive tous les ans. Le gouvernement nous aide peu. Que le pape vienne nous voir, c’est un autre miracle !”

  • La conférence de presse du pape François à bord de l’avion de retour entre Asuncion et Rome. Toute ma reconnaissance aux collègues qui m’ont laissé leur place pour poser une question au pape, au nom des journalistes francophones, pour ma “première fois“ à bord du vol papal. Voici, en résumé, la question posée : lors de son fameux discours aux mouvements populaires, le pape s’est-il posé comme “leader” de ces mouvements ? Pense-t-il que l’Eglise le suivra dans cette main tendue ? Le pape François répond  : “Ce n’est pas l’Eglise qui me suit, c’est moi qui suit l’Eglise”. Puis il explique que son discours n’est pas nouveau, qu’il s’agit de l’application pure et simple de la doctrine sociale de l’Eglise (en résumé, comment appliquer l’Evangile aux réalités politiques, économiques et sociales, et l’engagement des catholiques dans la vie sociale), à laquelle ont largement contribué ses prédécesseurs.

Il n’empêche, ce discours très politique, par sa forme particulièrement virulente et sans tabou, fera date. Le pape y dénonçait des “nouvelles formes de colonialisme“ comme “l’idole argent“, et appelait les peuples à s’unir pour favoriser le “changement“, face à un “système” devenu insupportable. Un discours très mal accueilli par les milieux républicains américains, à deux mois du voyage du pape aux Etats-Unis, certains accusant même le pape d’être un “dangereux marxiste”.

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Ce discours aux accents très socialistes doit cependant être comparé à un autre discours du pape, moins médiatisé, prononcé plus tard devant le président du Paraguay. Dans cet autre discours, François mettait en garde contre les “idéologies” qui ont une relation “maladive” avec le peuple, qui font “tout pour le peuple, mais rien avec” lui. Le pontife est même allé jusqu’à mettre en garde contre des idéologies se transformant en “dictatures”, prenant en exemple le “stalinisme et le nazisme”. Une critique voilée du socialisme latino-américain.

Pour un autre résumé plus complet du voyage du pape François en Amérique latine, voici le lien en accès libre vers ma dépêche bilan réalisée pour l’occasion.

THE END

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