A Naples, le pape François défie la Camorra

Article initialement publié dans La Vie, le 21 mars 2015.

Pour la première étape de son déplacement à Naples, ce samedi, le pape François avait choisi un lieu symbolique : Scampia, quartier défavorisé du nord de la ville, en proie au trafic de drogue et fief de la Camorra, mafia napolitaine. Sur la place Jean-Paul II, le pape s’est directement adressé aux jeunes du quartier qui, sans travail et livrés à eux même, finissent par devenir de petites mains de la mafia. Autour de cette place, les fameuses vele, tours délabrées de 14 étages en forme de voile. Ces logements sociaux, reliés par des labyrinthes de couloirs métallique facilitant la circulation de drogue, avaient inspiré le film Gomorra, tiré du best-seller du journaliste napolitain Roberto Saviano.

A Scampia, le pape s’est concentré sur les causes de la criminalité organisée : “Si on ne gagne pas son pain, on perd sa dignité !“, et alors, on risque de “tomber dans la délinquance“. Des phrases fortes ponctuées d’applaudissements enthousiastes de la jeunesse désabusée de Scampia. Le pape n’a jamais cité la mafia, mais les allusions étaient présentes : “Qui prend volontairement la voie du mal vole un bout d’espérance. Il le vole à lui-même et à tous, (…) à la bonne réputation de la ville et à son économie“.

Il faut dire que la Camorra est déjà très médiatisée dans cette banlieue qui souhaite redorer son image. Selon le maire de Naples, Luigi de Magistris, grâce au travail de la police, des magistrats et des associations locales, le trafic de stupéfiants y aurait diminué de 70% par rapport à 2012. Mais la Camorra résiste. La preuve, une semaine avant la venue du pape, des échanges de tirs ont eu lieu en plein coeur de Naples, entre une voiture et des motos.

“Convertissez-vous !“

Pour évoquer clairement la mafia, le pape a attendu d’être devant les quelques 30 000 fidèles, Piazza del plebiscito, grande place du centre historique de la cité parthénopéenne. Et François, cette fois-ci, s’est directement adressé aux mafieux : “Convertissez-vous à l’amour et à la justice ! (…) Avec la grâce de Dieu, qui pardonne tout, il est possible revenir à une vie honnête (…). Même les larmes des mères de Naples, mélangées avec celle de Marie, vous le demandent“.

Une humilité qui a touché Rosaria, jeune maman napolitaine venue écouter le pape avec sa petite Chiara : “Il a su se faire humble, même avec les délinquants. Il les a invités à se convertir. Cela n’a pas été impérieux. J’espère vraiment que quelqu’un accueillera cette invitation“.

Aux Napolitains, le pape a demandé, en référence au marché noir ou à la corruption qui alimentent la mafia, de ne pas céder “aux flatteries de gains faciles ou des revenus malhonnêtes“,mais aussi de réagir “avec fermeté aux organisations qui exploitent et corrompent les jeunes, les pauvres et les faibles, avec le commerce cynique de la drogue et d’autres crimes“.

Ce n’est pas la première fois que le pape use de paroles très dures contre la mafia. Un an plus tôt, jour pour jour, le pape François avait lancé le même appel à la conversion lors d’une veillée de prière, à Rome, pour les victimes de la mafia. Depuis une vingtaine d’année, à l’initiative de l’association Libera, la journée du 21 mars leur est dédiée. En juillet 2014, à Caserte, à 40km de Naples, le pape avait demandé de “dire non à toute forme d’illégalité“ et demandé le respect de “l’environnement“. Une référence aux déchets toxiques enfouis illégalement par la Camorra dans les sous-sols de la région.

Les mafieux sont “excommuniés“

Les paroles les plus fortes de François restent celles adressées à la ‘Ndrangheta, mafia calabraise, lors d’un déplacement dans la région, en juin 2014 : “Les mafieux sont excommuniés”, avait-il lancé, comme une sentence. Des paroles jamais prononcées par un pape jusque-là, et touchant à un autre aspect : l’ambiguité qu’entretiennent les cadres d’une pègre avec la religion catholique. “Les rites d’initiation des nouveaux mafieux ont des références à la religion et les ‘picciotti’ (hommes de main de la mafia, ndlr) prient avant de commettre un assassinat“, expliquait Nicola Gratteri, juge spécialiste de la ‘Ndrangheta, en novembre 2013.

Après ce discours, des mafieux avaient d’ailleurs défié le pape en faisant s’arrêter une statue de la Vierge, lors d’une processions religieuse, sous le balcon d’un “parrain“. Une réaction qui prouve aussi que la parole de l’Eglise, plus ferme que par le passé, déstabilise la mafia. Mais ce n’est pas sans danger : en 1993, Cosa Nostra avait répondu à un discours de Jean Paul II en plaçant des bombes devant la basilique papale Saint-Jean de Latran.

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