Lampedusa, carnet de voyage (1) « Une île dans l’île »

Post initialement publié sur mon ancien blog “La Feli-città“.

*A partir de notes prises le 1er janvier 2014, à Lampedusa.

Il est 13h26. Je suis arrivée hier soir en avance sur l’île de Lampedusa, vers 20h30 au lieu des 21h prévues : la dizaine de personnes attendues pour le vol Palerme/Lampedusa étant au grand complet une bonne heure avant le vol, le pilote a simplement décidé de partir une demi heure plus tôt ! « Meno male » (tant mieux) !

C’est encore le début de mon aventure, et déjà, tant de choses à raconter.

J’ai eu la matinée pour m’émerveiller de cette île sublime et sa mer aux reflets turquoises. Et de ressentir une légère sensation d’isolement, sur cette île si minuscule (20,2 km2 seulement), perdue au milieu de l’immensité de la Méditerranée.

Administrativement en Europe, bien que plus proche de l’Afrique que de la Sicile, ce positionnement géographique en fait vraiment une île unique. Ici, on n’est pas en Italie. On n’est pas non plus au Maghreb. Pourtant, c’est amusant comme les maisons blanches et les barques des pêcheurs me rappellent parfois plus Tunis que la Sicile…

Mais il suffit d’entrer dans un café, d’entendre les habitants parler en dialecte lampedusien –similaire, il me semble, au dialecte sicilien-, avaler leur ristretto et déguster des cannoli pour se rappeler qu’on n’est pas loin du Sud de l’Italie ! Quant aux visages des vieux lampedusiens, c’est pareil. Leur teint hâlé et leur sourcils noirs rappellent tant les faciès des Siciliens que ceux des Tunisiens….

Nouveau port

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

« Ce n’est pas une île comme les autres. Il n’y a pas ce rapport avec le continent qu’il y a sur les autres îles, comme la Sicile, par exemple. Là, nous sommes seuls. C’est une île dans l’île, au milieu de la méditerranée« , me raconte Salvatore, Toto pour les intimes, gérant d’hôtels touristiques, qui habite l’île depuis une bonne quarantaine d’année.

Toto

Quand il dit « nous sommes seuls, c’est une île dans l’île », Toto ne fait pas simplement référence au positionnement géographique de Lampedusa. Les habitants de l’île se sentent véritablement isolés… de la Sicile, du reste de l’Italie, de l’Europe. Isolés, voire, abandonnés de leur gouvernement. Sur la question des migrants, mais pas seulement.

Pendre l’avion pour la moindre complication médicale

A l’aller, j’ai dû attendre 4h à l’aéroport de Palerme avant mon vol, prévu à 20h, pour Lampedusa. Vers 19h, je me suis rendue dans une salle d’embarquement vide, éclairée par la lumière blafarde des néons. Pendant un instant, je me suis demandée si je n’allais pas être seule à prendre l’avion. J’ai finalement aperçu une jeune fille à l’air sympathique, qui attendait déjà, seule.

Je me suis assise près d’elle après l’avoir salué. Quelques minutes plus tard, une autre jeune fille et ses parents sont venus s’installer à côté de nous. En se levant pour aller acheter une pizza, la jeune fille était pliée de douleur, la main appuyée sur son dos. Je ne sais pas si elle s’était bloqué le dos ou avait subit une intervention chirurgicale. Mais j’ai vite compris qu’elle avait dû faire l’aller-retour Palerme/Lampedusa pour un problème médical.

A Lampedusa, il n’y a pas d’hôpital. Seulement un « poliambulatorio », centre médical sûrement très mal équipé.

« On ne nait pas à Lampedusa »

Plus tard, je réaliserai également qu’« on ne nait pas à Lampedusa », comme me le dira d’un air ironique Annalisa, co-fondatrice de l’association culturelle et de défense des immigrés de l’île, Askavusa (prononcer : « Askaosa »). Je lui ai demandé si elle était née sur l’île.

En réalité, à moins d’avoir un bébé prématuré et de ne pouvoir faire autrement, toute les femmes enceintes doivent se rendre à quelques jours/semaines du terme de leur grossesse, en Sicile, et louer un hôtel sur place – si elles n’ont pas de familles ou proches pour les loger- afin d’être sûres de pouvoir être prises en charge par un hôpital au moment d’accoucher.

aéroport de Lampedusa

Tout ça, on l’imagine, coûte beaucoup de sous. Billets d’avion ou de navette maritime (mais il faut être prêt à faire 9h de trajet en mer!), location d’hôtels, s’ajoutent aux frais médicaux.

Pas de cinéma, pas de bibliothèque, pas de discothèque…

Dans la salle d’embarquement, je me décide à parler à la première jeune fille, qui me confirme être de Lampedusa, et lui demande de me parler de son île. « Pour les jeunes, il n’y a pas grand chose à Lampedusa, me raconte-t-elle d’une voix lasse. Moi, j’y habite depuis toujours, donc je suis habituée. Mais il n’y a pas de cinéma, pas de bibliothèque. Pas d’université. Seulement le lycée scientifique. Pas de discothèques, non plus… Et pour se soigner, on doit prendre l’avion. C’est pas facile. » 

Pour faire des études supérieures, pas le choix : on quitte le bercail et on rejoint la Sicile ou le continent.

Je lui demande si malgré tout elle reste attachée à son île, ses beaux paysages, ses traditions… « Oui, j’y suis attachée. Mais c’est vrai que pour les jeunes ce n’est pas facile. En général on n’y trouve pas de boulot non plus. Moi j’ai quand même trouvé un job– Jessica est coiffeuse- alors j’y suis restée, car j’ai aussi toute ma famille et tous mes amis ici. »  

L’essence à 2,40 € le litre, le pot de Nutella à 7 €

Le lendemain, un petit tour en voiture avec Toto, gérant d’hôtel, mais aussi descendant d’une famille de marins et amis des pêcheurs, rencontré au Café du Port le matin, me fera comprendre à quels autres soucis sont confrontés les Lampedusiens. Après m’avoir montré « Cala Pisano », anse de l’île avec une vraie piscine naturelle d’eau de mer bleue turquoise transparente, Toto doit s’arrêter pour faire le plein.

Le litre est à 2,40€, alors qu’il oscille autour de 1,50 € en France, et 1,80 € en Italie. Bref, largement au dessus de la moyenne européenne actuelle. Les pêcheurs eux-mêmes doivent délaisser leurs bateaux à moteur à cause du prix du gasoil qui ne cesse de grimper.

Sur une île, tout est importé. Alors, les prix grimpent. Gourmands s’abstenir : le pot de Nutella, par exemple, est à 7 € !

Coupures d’électricité, routes abimées…

Ce n’est pas tout. Le 3 janvier, alors que je m’apprête à rejoindre mes amis lampedusiens via Roma, seule rue piétonne du centre de l’île, panne d’électricité dans mon studio. Je rassemble mes affaires à tâtons, et ouvre ma porte. Ma terrasse surplombe le port. Drôle de sensation. L’île est plongée dans le noir. Je pensais que les plombs avaient sauté chez moi. En fait, c’est  toute l’île qui est touchée.

Obscurité totale.  Le port a disparu. Les reliefs des collines, des falaises aussi. On dirait que l’île a été absorbée par la nuit… Seules les étoiles, dont l’intensité lumineuse s’est accentuée dans l’obscurité, me rappellent que je suis toujours sur la terre ferme. Sans électricité, l’isolement de l’île est à son comble. Le phare continue-t-il de faire des signaux aux bateaux dans ces cas-là, ou Lampedusa est-elle définitivement rayée de la Méditerranée ?

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Heureusement, la via Roma n’est pas loin, et les jeunes Lampedusiens s’amusent à se diriger grâce à leurs briquets, lampes de poches ou lumières de téléphones portables. Je retrouve mes amis devant le Royal, leur QG pour prendre l’apéro. « Les coupures, ça arrive souvent ici. Après, sur l’île entière, c’est plus rare » , m’explique Francesca, qui fait elle aussi partie de Askavusa.

Et puis il y a la voiture d’Aziz, propriétaire de mon studio, qui fait des secousses sur la route me conduisant à l’aéroport, le matin du 5 janvier, à l’aube. Moi, je m’en fous, je dors à moitié. Mais Aziz grommelle : « cela fait des années qu’ils étaient censé rénover les routes. Tu parles ! «  ». Il n’est pas le seul à s’en plaindre.

« O scià »

Avant d’embarquer, Jessica m’apprend  un mot de dialecte lampedusien  : « o scià ». « Cela veut dire ‘trésor’, ‘joie’… cela se dit à son amoureux, à un bébé… mais en fait, ici, on le dit à tout ceux qu’on apprécie ! On se dit à tous ce petit mot doux, car on se connaît tous sur l’île !« 

Si l’île les isole du reste de l’Italie, elle rapproche d’autant plus les habitants. Ici, tout le monde se connaît, se salue, se donne des accolades… et est fier d’appartenir à « son île ».

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