Lampedusa, carnet de voyage (2) : l’île à la mémoire des migrants

Post initialement publié sur mon ancien blog, “La Feli-città”,  après un voyage effectué à Lampedusa du 31 décembre 2013 au 3 janvier 2014.

Comme expliqué dans mon introduction, Lampedusa sans les migrants… ça n’existe pas. Le centre des migrants « vidé » (à l’exception des 17 migrants restés pour être entendus comme témoins dans l’enquête sur les passeurs qui les auraient aidés à venir), leur présence, leur histoire, leur mémoire, ainsi que celle des migrants venus avant eux depuis au moins une bonne vingtaine d’année, reste omniprésente sur l’île.

Au fil des années, divers symboles érigés en leur hommage, volontairement ou involontairement, ont transformé l’île en véritable lieu de mémoire des drames de migrants en Europe. Lampedusa deviendra-t-elle un jour un lieu de « pèlerinage » en mémoire de ces hommes, femmes et enfants qui ont risqué et trop souvent perdu leur vie pour tenter d’en vivre une meilleure ?

Le cimetière d’épaves

Sur ces épaves, des inscriptions arabes, de la rouille, de la peinture à moitié effacée, des antennes tordues…

Premier lieu de témoignage de leurs naufrages, créé de façon spontanée, le « cimetière d’épaves », en bordure du nouveau port, où je logeais. Avec le temps, une bonne douzaine de bateaux échoués ont été stockés derrière un terrain de foot à quelques mètres du port. Sur ces épaves, des inscriptions arabes, de la rouille, de la peinture à moitié effacée, des antennes tordues… Des embarcations de fortunes capables d’embarquer une petite vingtaine de passager, sur lesquelles on imagine la bonne centaine de migrants entassés, les yeux rivés vers l’horizon, espérant un jour voir un petit bout de terre et rejoindre le « rêve européen ».

Un carré de terre réservé aux migrants disparus

Sur la pointe ouest de l’île, vers « cala pisana« , se trouve un autre lieu, plus officiel, en souvenir des migrants disparus en mer. Il s’agit, tout simplement, du carré de terre du cimetière de l’île réservé aux migrants. Au milieu de pierres tombales d’un blanc éclatant, ornées d’icônes en tous genres des fervents italiens catholiques, se trouve un petit bout de pelouse, avec de simples croix en bois. Sur ces croix, des numéros remplacent les noms.

Heureusement, ces sépultures ont été refleuries il y a peu de temps, pour la commémoration du naufrage du 3 octobre 2013.

La « porte de l’Europe »

Toujours sur la pointe ouest de l’île, mais plus au sud, se trouve cala Francese. A quelques pas de cette baie, un véritable monument officiel, en hommage aux migrants, a été érigé et conçu par le sculpteur italien Mimmo Paladino… Curieusement, et de façon assez hypocrite, il fut inauguré par l’ancien maire de l’île, Bernadino de Rubeis, dont le parti, le Mouvement pour l’autonomie sicilienne, était proche de la Ligue du Nord, formation d’extrême droite italienne, très hostile à l’immigration.

« Une chose est de construire une fausse porte, une autre est d’en ouvrir une vraie »

Ce monument, intitulé « porte de L’Europe » (ou « porte de Lampedusa »), de cinq mètres de haut et trois mètres de large, face à la mer et en direction de l’Afrique, ne peut que susciter une grande émotion quand on le voit en vrai. Mais beaucoup critiquent son caractère « hypocrite ». Censé symboliser l’ouverture de l’Europe aux migrants africains (une porte ouverte), il rappelle aussi que la plupart de ces réfugiés sont morts en tentant de rejoindre le continent européen… et ce aussi à cause des lois italiennes empêchant aux pêcheurs de leur porter secours. Il ne dit pas, non plus, que la plupart de ces migrants vers qui on tend une porte fictive, seront enfermés pendant de longs mois dans le centre d’ »accueil » de Lampedusa, sans pouvoir demander l’asile que nombre d’entre eux sont pourtant en droit de réclamer.

« Une chose est de construire une fausse porte, une autre est d’en ouvrir une vraie », note ainsi avec beaucoup d’amertume le chercheur italien spécialiste du sujet, Paolo Cuttita.

Le jardin de la mémoire – Giardino della memoria

Il se situe sur la route qui longe la côte en direction de la pointe ouest de l’île… en direction de la belle « spiaggia dei conigli ». Autour d’un magnifique « albero inverso », arbre renversé, racines vers le ciel (à chacun son interprétation), 366 plantes attendent de pousser, toutes symbolisant l’un des 366 défunts du naufrage du 3 octobre 2013.

lampedusa arbre inverse

 

Les effets personnels des migrants récupérés sur les épaves

Enfin, et c’est sans doute ce qu’il y a de plus poignant, il y a les objets récupérés par l’association Askavusa dans les embarcations échouées des migrants. Stockés dans un premier temps dans un local, ils ont depuis, à l’heure où je termine cet article, été installés à l’espace « PORTO M », en vue d’une exposition permanente. Brosses à dent, parfums, cassettes audio écrites en arabe, ustensiles de cuisine, biberons… Regarder ces objets échoués à Lampedusa, c’est entrer dans l’intimité de ces voyageurs au destin tragique. C’est imaginer leur dernières heures de vie, entassés dans un petit bateau à écouter une musique qui leur rappelle leur terre natale dont ils s’exilent… Ces objets, finalement, leur rendent toute leur humanité. Ce ne sont plus des « migrants », ni même des naufragés. Ce sont des hommes et des femmes qui nous ressemblent, qui ont emporté avec eux le strict nécessaire pour rester digne et propre, et parfois, aussi, une ou deux photo d’un être cher qu’on n’a pu emmener avec nous dans ce périple incertain.

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